L'enfant de l'étranger, Alan Hollinghurst - "Deux arpents bénis de terre anglaise"


"Elle s'aperçut alors que Cecil, lui aussi, avait passé le bras autour de la taille de son frère et, sans vraiment réfléchir, elle fit de même ; pendant un moment, ils parurent ainsi unis par un pacte un tantinet rebelle."

Cela commence avant la première guerre mondiale, dans une ambiance très Dowton Abbey, et cela finit dans les années 1970 dans la curiosité invasive d'un biographe vorace. Mais il s'agit d'un récit parcellaire et elliptique, qui se décompose en quatre temporalités emboîtées, reliées par deux fils : d'une part l'impressionnante demeure victorienne de Corley Court, redécorée après-guerre, remaniée ensuite en pensionnat ; de l'autre la figure brillante de Cecil Valance, jeune poète aristocrate au destin tragique, dont la rencontre bouleverse le destin des personnages qui gravitent autour de lui, et qui marque de son empreinte flamboyante l'ensemble du roman, des décennies même après sa disparition. Au coeur du récit, les émois et les amours homosexuelles masculines, avec un canevas initiateur-novice qui se répète à plusieurs reprises ; des amours niées, condamnées, puis progressivement tolérées dans une société en plein bouleversement. 

Entre la comédie de mœurs et le constat de l'écoulement du temps, L'enfant de l'étranger est surprenant et, par certains aspects, très séduisant. D'abord, il y a son talent de portraitiste, véritablement saisissant, doublé de qualités de conteur - voir avec quelle subtilité est amenée l'exposition de chaque nouvelle partie du roman. Ensuite, il y a cette sensibilité et surtout cette sensualité rares ("C'étaient de belles images, mais floues aussi, d'avoir été tant touchées et retouchées. Il en possédait d'autres, plus magiques, plus privées, moins vues que ressenties, souvenirs conservés par ses mains : la chaleur de Cecil, la phénoménale beauté de sa peau, sa taille chaude sous sa chemise, le sillage de boucles rêches descendant à partir de sa taille"). Il y a enfin cette capacité à mettre en lumière l'éphémère, la grâce fragile de l'instant, qui confère au roman une dimension très émouvante.

J'ai pourtant fini par décrocher un peu, avec le sentiment frustrant et agaçant de passer à côté de quelque chose. Un rythme cassé, un propos au total difficilement saisissable ... en dépit de son charme certain, c'est une lecture qui a hélas fini par me paraître longuette.

"Au-delà se trouvait la ligne de partage, invisible mais puissante, comme toute règle ou interdit dans une école privée, qui séparait les bois accessibles de ceux qui ne l'étaient pas."

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