jeudi 23 février 2017

Rompre le silence, Mechtild Borrmann - Mais que s'est-il passé en 1943 ?

Chouette petit roman, dévoré en deux jours - ou plutôt deux nuits d'insomnie.

Le point de départ est assez classique. Robert Lubisch, en vidant le bureau de son père après la mort de celui-ci. Ce faisant, il découvre une boîte, qui contient trois documents surprenants : le certificat de libération de son père qui a été fait prisonnier par les Alliés ; la photo d'une très belle femme qui n'est pas sa mère ; et une carte de SS portant un nom inconnu. Il flaire un secret, et la possibilité de trouver une faille chez ce père qui a été pendant son enfance si froid et si distant.

Petit à petit, les années 1930 et 1940, celles de la jeunesse de son père, refont surface. Le côté moins classique se manifeste ici, au travers de la touchante histoire d'une bande d'amis à Kranenburg, copains depuis l'enfance, et que les circonstances de la montée du nazisme et de la guerre, éloignent peu à peu. Un peu selon le même principe que la très bonne mini-série allemande Generation war.

Sans être fondamentalement originale, avec un récit qui alterne passé et présent, la construction est habile, et se fonde aussi le côté trouble et douloureux des souvenirs que l'enquête de Robert remue. Histoire prenante sur le fond, beau petit roman, sympathique moment de lecture.

Mechtild Borrmann est aussi l'auteur de deux autres romans, que j'ai hâte d'essayer !

mardi 14 février 2017

Première station avant l'abattoir, Romain Slocombe - Gênes, nid d'espions

Dans le contexte de l'après-guerre et des négociations interétatiques tendues qui en découlent, une grande conférence se déroule à Gênes. Ultra-sécurisée, elle rassemble tous les grands responsables du mondiaux des années 1920, et, à cette occasion, la ville pullule d'espions.

Le jeune journaliste britannique Ralph Exeter couvre la conférence. Il ne sait pas encore qu'il va être bien plus impliqué que prévu. Loin d'être un simple observateur, il se trouve embarqué dans de sombres affaires d'espionnage, entre espionnes femmes fatales, gros-bras féroces et diplomates retors sous des dehors policés.

Plutôt bon sur l'intrigue policière, passionnant dans l'ambiance, intéressant sur le fond avec un contexte assez peu connu - c'est la première fois, en 1922, que la Russie communiste est représentée dans une conférence internationale - mais très (trop ?) dense historiquement parlant. Au final un peu moins efficace que le très bon Monsieur le commandant qu'on ne saurait trop conseiller.

L'homme de Lewis, Peter May - les orphelins perdus de l'Ecosse

Retour à Lewis de Peter May, pour le deuxième volet de sa trilogie écossaise - il faut donc, si vous découvre l'auteur, commencer par lire L'île des chasseurs d'oiseaux, qui pose déjà le décor de cette île rude et oubliée du nord-ouest de l'Ecosse.

Les résonances du passé se poursuivent pour Fin MacLeod, chargé d'enquêter sur un cadavre retrouvé dans la tourbe, une vieille affaire dans laquelle le père de son amour d'enfance, aujourd'hui un vieil homme fragile, paraît être le coupable désigné.

Comme le premier volet, L'homme de Lewis est d'abord un bon polar plutôt bon, à l'intrigue soignée et bien construite. C'est ensuite un bon roman, où l'on retrouve avec plaisir un inspecteur meurtri mais attachant. Et c'est enfin un bouquin intéressant, qui met à jour le passé de l'Ecosse, ici au travers de l'affaire des enfants orphelins au destin cruellement manipulé par l'Eglise.

Plutôt chouette donc, le mieux étant de le lire en Ecosse (immersion garantie !)

samedi 28 janvier 2017

Eva dort, Francesca Melandra - l'identité tiraillée du Sud-Tyrol / Haut-Adige

"Tu te sens plutôt italienne ou plutôt allemande ?"

Toute sa vie, Eva entend cette question. Eva est née et a grandi tout au nord de l'Italie, dans le Sud-Tyrol ou Haut-Adige, un petit bout de territoire tombée dans l'escarcelle italienne à la fin de la Première guerre mondiale, où les habitants sont majoritairement germanophones.

Le roman entremêle deux époques et les destins de deux femmes. D'un côté, la dure vie de mère célibataire menée par Gerda. De l'autre, les réflexions de sa fille Eva, lors de l'interminable trajet en train qui la conduit, depuis son Sud-Tyrol natal, jusqu'à la pointe de la Calabre, au chevet de l'ancien amoureux de sa mère.

Eva dort est un très beau roman à tous points de vue. L'histoire de Gerda, dans sa soif de liberté, est émouvante et désespérante. On découvre le contexte historique de ce petit morceau d'Italie, italianisé de force, ensanglanté par les attentats indépendantistes, et finalement autonomisé, le tout sur fond d'Italie des années 1960 et 1970, développement du tourisme et années de plomb compris. On s'attache à la beauté de ces vallées montagnardes, une beauté teintée de mélancolie.

Voilà une jolie pépite, qui prouve si besoin était la vitalité de la jeune littérature italienne (voir Silvia Avallone, dans un genre bien différent pourtant, avec D'acier).

dimanche 25 décembre 2016

Opération Napoléon, Arnaldur Indridason - Polar suédois en mode survolté

Branle-bas de combat à la base américaine de Keflavik, à deux pas de la capitale islandaise. Les services de renseignements ont repéré, sur les neiges du lointain glacier Vatnajokull, perdu dans le sud-est sauvage de l'île, les débris d'un avion, écrasé ici à la toute fin de la Seconde guerre mondiale. Le gouvernement US déploie aussitôt des moyens colossaux pour atteindre et récupérer la carlingue. Sa cargaison mystérieuse est à ce point vitale, que les gros bras américains n'hésitent pas à recourir à des moyens peu recommandables pour protéger le secret. Kristin et son frère Elias sont bien malgré eux témoins de l'opération, et sont poursuivis sans relâche par d'effrayants tortionnaires. Thriller haletant, Opération Napoléon est mené tambour battant, à la façon d'un 24h chrono - ce qui, sous ma plume, n'est pas vraiment bon signe.

Indridason est pour moi, sans conteste, la crème des "polars venus du froid", au niveau d'un Henning Mankell, dépassant largement le phénomène de mode qui a amené à encenser des choses beaucoup plus moyennes à mon sens (comme les Camilla Läckberg). La femme en vert d'Indridason avait été pour moi la découverte d'un univers, d'une ambiance, de personnages, que j'ai toujours, jusqu'à présent, retrouvés sans bouder mon plaisir. Pourtant, Opération Napoléon est loin d'être mon favori.

Bon point tout de même, les thématiques sont passionnantes, qu'il s'agisse de la présence américaine en Islande avec sa très importante base, fréquemment critiquée par les Islandais qui y voient une intrusion sur leur territoire, ou qu'il s'agisse, en toile de fond, des évènements s'étant déroulés en Islande pendant la Seconde guerre, alors que l'île, en raison de sa situation stratégique, est l'un des points d'appui essentiels de la stratégie alliée. Indridason avait déjà plongé dans ce contexte historique avec l'histoire de la compagnie de soldats disparue dans le blizzard dans l'excellent Etranges rivages.

Pour autant, certains aspects de l'intrigue demeurent peu crédibles - voire invraisemblables (cf. le dénouement). Le style est étrange - le roman est bizarrement traduit depuis la version anglaise, et pas à partir de la version originale : je ne retrouve pas mon Indridason ! Enfin, le rythme survolté laisse selon moi peu de place à la subtilité (le personnage de l'héroïne est terrible, elle est gentille, justicière et persécutée), la nuance, la mélancolie ... bref, à tout ce qu'on apprécie chez Erlendur, dont on déplore l'absence. Donc, un peu décevant pour qui est un inconditionnel.

La fractale des raviolis, Pierre Raufast - de fil en aiguille

Derrière son titre irrésistible, La fractale des raviolis cache un petit roman étonnant, tout entier construit sur un astucieux principe de rebond - et par définition il est absolument impossible à résumer ! Une première anecdote, et un détail, repris et développé dans une seconde anecdote, qui elle-même fournit le prétexte à une troisième anecdote ... et ainsi de suite. Le principe bien connu des poupées russes est ici poussé à l'extrême, les récits se démultipliant et s'emboîtant telle une fractale, et c'est un petit régal de jeu littéraire.

D'autant que les aventures sont de plus en plus étranges et improbables. On croise, dans La fractale des raviolis, aussi bien un mari adultère, que des taupes récalcitrantes ou des pestiférés marseillais au XVIIIe siècle - le tout dans une construction drôlement bien agencée qui connectent les historiettes entre elles, et bouclant la boucle au final.

On s'en délecte au départ, et puis une forme légère de lassitude finit par s'installer. Mais bon, même si La fractale des raviolis fatigue (un tantinet) à la longue, le bouquin reste d'une certaine manière fascinant.


La mort n'oublie personne, Didier Daeninckx - le passé ne passe jamais

Les années 1960, et la guerre est si loin déjà. Mais le suicide d'un adolescent, poussé dans ses derniers retranchements par les moqueries continuelles de ses camarades de pensionnat, fait ressurgir les heures sombres des années 1940. En guise de justification à son geste, le jeune garçon a tracé ces quelques mots : "mon père n'est pas un assassin". L'enquête menée par un jeune journaliste dans les années 1980 questionne le parcours mystérieux de ce père, ancien ouvrier, résistant et déporté, accusé de plusieurs meurtres au moment de l'épuration en 1945.

La mort n'oublie personne fait partie de ces romans qui revisitent le passé trouble du régime de Vichy et de l'Occupation à partir de la période des années 1950-1960, où la France est encore marquée par un mythe résistentialiste, et dans le même temps est de plus en plus tournée vers de nouveaux enjeux tels que la guerre d'Algérie - comme le font aussi le très bon roman d'Hervé Le Corre, Après la guerre, ainsi que la Fureur de Chochana Boukhozba - et comme le faisait déjà, sur le vif, Jean-Louis Bory dans Mon village à l'heure allemande.

Avec l'un de ces thèmes de prédilection, Daeninckx brosse le portrait d'une société cruelle, et acceptant difficilement un passé dont certains pans sont bien peu glorieux. Il y développe toute une réflexion sur la justice, la vengeance, les représentations. Très beau roman, très fin et émouvant.

A coups redoublés, Kenneth Cook - tragi-comédie australienne

C'est l'histoire d'une embrouille classique dans une boîte de nuit paumée. C'est dans ce lieu glauque, entre l'assommoir et le bouge, que les marginaux du coin viennent se saouler pour oublier qu'ils sont des jeunes désœuvrés, ou des ouvriers agricoles aux payes et aux conditions de travail lamentables. A la façon de Chronique d'une mort annoncée (qui, évidemment, ne joue pas dans la même catégorie), on sait, dès le départ, qu'une de ces soirées pitoyables a mal, très mal tourné, et que quelque chose de grave, de très grave, s'est passé.
J'étais littéralement tombée sous le charme de Kenneth Cook, découverts avec l'un de ses excellents recueils de nouvelles "animalières", La vengeance du wombat, en l'occurrence, à pleurer de rire au sens littéral du terme. On est ici sur un style radicalement différent. Le court roman est bien plus noir, mais on retrouve les fondamentaux : un humour mordant, l'exploration du fin fond du bush australien, et le sentiment que Kenneth Cook s'amuse énormément, et seplaît à balader son lecteur, sans se départir de son attachement aux loosers.

mardi 20 décembre 2016

Les fiancés de l'hiver, Christelle Dabos - complots captivants à la Citacielle

Bonne surprise que ce premier roman, édité dans une collection "jeunesse", mais qui peut plaire, par la force de son imaginaire à un public bien plus large, et pas nécessairement initié à / friand de littérature fantasy.

Ophélie est une jeune femme d'une maladroite terrible, mais elle est aussi une fille talentueuse, une liseuse, capable de déchiffrer un objet, en remontant dans son passé, et en pénétrant l'esprit de ceux qui l'ont manipulé. Elle coule des jours paisibles parmi sa large famille, sur l'arche - une île aérienne - d'Anima. Sauf que la voilà embarqué dans un mariage arrangé, négocié dans les plus hautes sphères. Contre sa volonté, elle doit épouser Thorn, le glacial intendant général, qu'elle doit rejoindre à la Citacielle, une autre île, centre du pouvoir. Placée sous la protection (ou la coupe) de Berenilde, la superbe tante de Thorn, Ophélie est propulsée au coeur des intrigues de palais, qui s'expriment avec une rare intensité, entre des clans concurrents et ennemis, et se retrouve, bien malgré elle, l'enjeu de ces luttes à mort. Mais elle refuse, envers et contre tous les pronostics, à se laisser manipuler et manger toute crue.

Un premier roman, donc, mais déjà une capacité incroyable à créer de toutes pièces un univers, convaincant, et une intrigue prenante, avec une petite héroïne toute attachante et vulnérable - un peu avec la qualité des premiers Robin Hobb. Même au sein de la fantasy, c'est une aventure original, qui emprunte plus à la période moderne qu'au Moyen-Âge, et met en scène une femme (plutôt rare dans ce domaine littéraire). Est-ce parce que j'ai disposé d'un peu plus de temps ces derniers jours ? Toujours est-il que je n'ai pas lâché (en dépit d'un titre assez niais) Les fiancés de l'hiver, dévoré en quelques jours malgré ses 500 et quelques pages. Et j'ai bien envie de savoir ce que va devenir notre petite Ophélie, dans la suite de la série de La passe-miroir.

dimanche 11 décembre 2016

La fille du train, Paula Hawkins - polar subtil et captivant

Jolie découverte polar cette semaine. Peu de temps à consacrer à la lecture, et pourtant, un bouquin impossible à lâcher, et dévoré en quelques jours.

La fille du train met en scène une jeune femme à la dérive, qui, comme des milliers de banlieusards, fait chaque jour la navette entre sa chambre, charitablement prêtée par une copine, et son travail à Londres. Elle aime prendre quotidiennement ce train et observer une maison en particulier le long de la voie. Cette jolie demeure victorienne abrite un couple idéal, qu'elle affectionne mais dont l'observation quotidienne devient pour elle une véritable torture. Elle développe jour après jour une dangereuse fascination pour cette incarnation du bonheur conjugal.

Quelle difficulté que de donner les grandes lignes de l'intrigue, tant l'intérêt du bouquin réside dans son dévoilement progressif. La bonne idée vient de la construction, qui alterne les moments d'introspection de Rachel, du matin et du soir, à l'aller et au retour. A petites touches, se révèle la fille du train, un personnage complexe, encore désespérément amoureuse de son ex-mari et détruite par sa rupture, se projetant dans le couple qu'elle espionne et dont elle se plaît à imaginer la vie.

Premier roman magnifiquement réussi, avec un côté très roman noir façon J'ai épousé une ombre, non seulement accrocheur, mais fascinant de minutie, avec son agencement millimétré. Hautement recommandable !

lundi 31 octobre 2016

Un hiver avec le diable, Michel Quint - Mon village après l'heure allemande

Selon le procédé déjà utilisé par Jean-Louis Bory dans Mon village à l'heure allemande, Michel Quint situe l'action d'Un hiver avec le diable dans un gros bourg, qui joue comme le microcosme d'une société mise à mal.

On est ici dans le Nord, à proximité de la frontière belge, dans un village apparemment réconcilié et qui semble avoir retrouvé le cours normal des choses une dizaine d'années après la fin de la guerre. Trois évènements viennent pourtant mettre en cause cet équilibre de façade.

D'abord, l'arrivée de Robert, escroc à la petite semaine, amoureux de la belle institutrice alsacienne, et qui joue les jolis coeurs auprès de toutes les belles femmes du village : son ex-maîtresse Noëlla, Jacqueline la respectable épouse du médecin, Odette la malheureuse femme du tenancier du bistrot. Ensuite, les exactions d'un incendiaire faisant flamber une ferme et décimant une famille entière. Enfin, la tenue à Bordeaux du procès des coupables du massacre d'Oradour-sur-Glane, qui bien vite déchire le village à propos du sort des malgré-nous, ces Alsaciens enrôlés de force par les Allemands. Le tout sur fond de guerre d'Indochine.

Tout le passé du village entre alors en résonance, les anciennes plaies sont rouvertes, les fractures sont ravivées : la page de la Seconde guerre mondiale est bien loin d'être tournée.

Roman intelligent, tant dans sa construction que dans ses personnages, tout en nuances, dans la lignée de ces romans mettant en scène ce "passé qui ne passe pas", comme La mort n'oublie personne de Daeninckx, ou encore Après la guerre, de Le Corre, pour ne citer qu'eux.

Mais je n'ai pas du tout accroché au style, avec une focalisation interne un peu lourdaude, prêtant aux différents personnages, notamment féminins, des réflexions vulgaires et un peu invraisemblables d'affirmation pour l'époque. Donc, avis partagé.

vendredi 21 octobre 2016

Sombre dimanche, Alice Zeniter - Fresque hongroise mélancolique et sublime

Les Mandy vivent dans une maison plantée au milieu des rails. Au sein d'une famille totalement dysfonctionnelle, Pal et ses grands enfants, Agi et Imre, vivent murés dans le silence, les incompréhensions, et leurs drames secrets. Ils traversent avec toute l'histoire contemporaine de la Hongrie, depuis l'insurrection de 1956 jusqu'à la période post-communiste.

A moins de trente ans, Alice Zeniter est une toute jeune auteure très prometteuse. Elle colore son roman d'une superbe mélancolie, autour de ses personnages brossés avec justesse, dans leur impuissance face à un pays perdu dans les méandres de la grande histoire, qui résonne pourtant avec leurs propres vies, entre détachement et passivité, et où toute liberté de choix leur paraît déniée. Magnifique.

Pour prolonger sur la Hongrie, c'est par ici, avec Le pont invisible (une autre grande fresque) ou L'héritage d'Esther (toute l'habileté et la sensibilité de Marai).

mercredi 19 octobre 2016

Le temps d'un autre, Robert Goddard - Encore une sombre histoire de famille

Il n'est jamais déplaisant de se plonger dans un Robert Goddard. On se garantit quelques heures d'une lecture agréable, bien souvent prenante, aux personnages attachants. Il n'y a pas à dire, Robert sait y faire pour prendre le lecteur dans ses filets, et le faire revenir.

Un peu comme Lady Paxton, cette mystérieuse femme que rencontre Adrian sur la levée d'Offa, aux marges du Pays de Galles, où tout commence et tout finit. A l'aube d'un changement de vie radical, Adrian achève presue une très longue randonnée propice à ses réflexions. C'est à ce moment-clef qu'il rencontre Louise, une femme profondément triste, avec laquelle il a une mélancolique conversation. A quelques jours de distance, Adrian apprend qu'elle a été sauvagement assassinée peu de temps après leur brève rencontre. Profondément perturbé, il tombe de la piège de l'emprise de la défunte, se convaincant presque d'un sentiment amoureux, un intérêt qui tourne bien vite à l'obsession morbide. Il est en effet un témoin déterminant , interrogé dans le cadre de l'enquête. Il met ainsi un pied dans la famille Paxton, et entretient avec les filles et le mari de la morte des relations étranges et même perverses, un lien qui bouleverse totalement sa vie.

On ne boude guère son plaisir, bien que le coeur du roman soit longuet, et l'issue assez prévisible - enfin à partir d'un certain point du récit. Finalement, en relisant mon billet sur Par un matin d'automne (sans doute un peu dur avec le recul, je devais être mal lunée), je me rends compte que l'atmosphère profondément mélancolique et le trouble dans lequel le personnage principal s'enferme au point d'y gâcher sa vie, en font un roman curieux et prenant.

dimanche 16 octobre 2016

La malédiction des colombes, Louise Erdrich - Chronique rurale haute en couleur

J'avais lu d'enthousiasmantes critiques sur Louise Erdrich. Je me lance avec La malédiction des colombes, et je suis conquise, prête à enchaîner sur d'autres de ses romans !

Dakota du Nord, la vie autour d'une réserve indienne hantée par le souvenir du massacre d'une famille blanche au début du siècle, et par celui du lynchage de quatre Indiens innocents qui avaient servis de boucs émissaires. Evelina a été fasciné enfant par les récits de son grand-père, témoin direct des évènements, qui continuent de résonner au sein des communautés blanche et indienne.

Dans ce roman choral  prenant, Louise Erdrich tisse les histoires de différents narrateurs, liant indéfectiblement son lecteur à des personnages attachants et émouvants. C'est une véritable saga, révélatrice d'un talent incroyable de conteuse, entre petites et grandes histoires, qui composent à petites touches le roman, capable d'entremêler les émotions les plus variées, la tristesse, la drôlerie, l'improbable, le tragique et plus encore, en jouant sur tous les registres, où les sens et les couleurs se se répondent . Plutôt magistral.

dimanche 21 août 2016

Date limite, Duane Swierczynski - Voyage psychédélique dans le temps

Bon alors c'est bizarre. Parce que Duane Swierczynski est un auteur de pulp que j'adore, et The Blonde ou A toute allure sont pratiquement des livres-culte que je conseille bien volontiers.

Date limite, pourtant, me laisse un sentiment mitigé. Est-ce le bouquin, ou la période ? Je remarque que j'ai tendance à trouver tout moyen pendant les vacances, un phénomène aussi étrange qu'inexpliqué.

Quoiqu'il en soit, voici à quoi vous attendre. Mickey a un peu une vie de merde : trente ans passés, pas de boulot, pas un rond, il est contraint d'emménager dans le studio de son grand-père qui est hospitalisé dans le coma. Sans perspective mirobolante, il passe ses journées à s'abreuver de bière. Du coup, il a sacrément mal aux cheveux et cherche à dégotter quelque chose, n'importe quoi, dans l'armoire à pharmacie de Papi. Coup de bol : il y a du Tylenol. Mais un vieux flacon tout pourri et assez douteux. Bref c'est du Tylenol qui fait voyager dans le temps, et Mickey se retrouve propulsé dans le passé, l'année de sa naissance, et va se lancer dans la quête du meurtrier de son père.

Alors sur le papier, c'est plutôt pas mal, mais ça se traîne façon mollusque dans toute la première partie. Ce qui est bien dommage si l'on considère que la deuxième partie est plus réussie, et exploite bien le concept de départ. Et puis c'est loin d'être aussi drôle que les précédents romans, même si ceux-ci étaient tout de même assez noirs. Après c'est toujours intéressant de retrouver Philadelphie, dans les seuls romans, à ma connaissance, qui s'y déroulent (mais il y en sûrement d'autres, je suis preneuse de conseils !), une ville en pleine transition, que Duane Swierczynski ne se lasse pas d'explorer, ici dans le quartier de Frankford, progressivement dégradé et laissé à l'abandon par le white flight, comprendre : la fuite des Blancs depuis le centre-ville mais les périphéries de classes moyennes plus cossues. Mais disons que je conseille plutôt The Blonde pour qui veut découvrir cet auteur.

mardi 5 juillet 2016

Un traître idéal, John le Carré - Espions malgré eux

" - Jusqu'à présent, j'assure plutôt bien"

Perry, professeur de littérature à l'université et sportif accompli, et sa compagne avocate Gail, se payent, à la suite d'un héritage, de luxueuses vacances à Antigua. Ils sont repérés par Dima, un oligarque russe possédant la moitié de l'île et de ses hôtels, qui impose à Perry une partie de tennis, puis une invitation dans sa somptueuse villa. A cette occasion, Gail découvre une bien étrange famille, composée de Tatiana, une bigote à demi-folle, de deux jumeaux, de deux fillettes fraîchement orphelines, et de la distante mais somptueuse Natasha. Et Perry est convoqué par Dima, lequel, dans un délire paranoïaque, lui confie être en danger de mort, et désire négocier avec les services secrets britanniques, par l'intermédiaire du jeune couple, son transfuge vers la Grande-Bretagne. Tour à tour apitoyés, suspicieux et fascinés, Perry et Gail ne soupçonnent alors pas qu'ils s'engagent dans une affaire bien  plus grosse qu'eux, dont la maîtrise va leur échapper.

" Elle voudrait n'avoir jamais signé cette foutue déclaration. Elle voudrait que Perry ne l'ai pas signé non plus. Quand il a signé ce formulaire, Perry ne signait pas, il s'enrôlait".

Un scénario aussi idéal que le traître, sur le papier : des secrets, du mystère, du suspense, des menaces et une course contre la montre, une plongée infernale dans les conflits internes aux services britanniques, des novices exposés à une situation incontrôlable mais follement excitante. On est un peu dans la même veine que Le directeur de nuit. Et pourtant ...

Et pourtant un peu de moins bien dans le rythme. Certes, la construction est habile, avec son accélération progressive menant à une dernière partie vertigineuse, le propre du thriller. Mais cela se fait un peu au prix du début, plutôt mou avec l'interminable débriefing des deux tourtereaux de retour des Antilles. Un peu d'invraisemblances, aussi.

Et pourtant un peu de moins bien dans la dénonciation. On est ici bien loin du militantisme de La constance du jardinier, qui révélait les malversations des grandes entreprises pharmaceutiques en Afrique  exploitant l'épidémie de sida. Et pourtant, il y avait là bien du potentiel, avec une affaire tournant autour du blanchiment d'argent à l'échelle mondiale, mais l'analyse des collusions d'intérêt reste hélas à peine esquissée.

Alors un peu de moins bien au sein d'une œuvre très très bien, cela reste quand même bien (ah, que La Taupe et son machiavélique duel Carla / Smiley sont loin).

NB ce roman a été précédemment édité sous le titre Un traître à notre goût, ne pas s'y laisser prendre.

jeudi 23 juin 2016

Miracle à Santa Anna, James McBride - Chaos et rédemption

Dans les premières pages, Hector, un postier proche de la retraite, abat froidement un client à son guichet. C'est alors qu'il se souvient.

Il se souvient de la Toscane, mais ce n'est pas la Toscane riante des vignobles. C'est la Toscane des collines sombres et froides, des sorcières, de la terreur, dans la spirale de la violence de la fin de la Seconde guerre mondiale. Un petit village est pris en tenaille entre les forces alliées et des Allemands agressifs mais de plus en plus acculés à des actes indicibles. Le récit se déroule sur le fond du massacre de Sant'Anna di Stazzemma le 12 août 1944, une tuerie planifiée de 560 civils atrocement exécutés par les SS pour terroriser la population locale et briser ses liens avec la résistance.

Les troupes alliées envoyées en Italie sont essentiellement coloniales, comme les Gurkhas britanniques, ou les Africains de l'empire colonial français. Et les Américains y ont envoyé un grand nombre d'hommes noirs. Quatre de ces soldats se retrouvent coupés du reste de leur régiment, après une opération qui a tourné au fiasco complet. Trois d'entre eux se sont jetés à la poursuite de Train, un homme massif mais simple, qui a d'instinct sauvé un enfant qui se trouvait là, piégé dans l'effondrement d'une grange. L'enfant, gravement blessé et sous le choc, est mutique et complètement amnésique. Les soldats, terrifiés par leur isolement, parviennent à gagner un village et gagnent la confiance et même l'affection de ses habitants grâce à la présence miraculeuse de l'enfant. C'est alors qu'arrivent les partisans italiens, avec un prisonnier allemand.

Au travers d'un roman polyphonique particulièrement bien construit, James McBride aborde avec finesse des thèmes universels. Les rapports de domination au sein de l'armée et entre Noirs et Blancs sont décrits de façon crue, avec la violence morale qu'ils impliquent, à la conscience de laquelle les quatre soldats s'éveillent au fil du récit. Le chaos de la guerre agit comme un révélateur des bassesses et de l'humanité des personnages, et le jeune garçon sauvé par les soldats incarne une possible rédemption, en redonnant leur dignité à ces hommes méprisés.

Du Gallmeister, donc du sûr (non, je n'ai pas d'actions !). Un roman très dur mais lumineux. Tout simplement sublime et puissant.

dimanche 5 juin 2016

Après la guerre, Hervé Le Corre - entre fantômes de l'Occupation et guerre d'Algérie, un passé qui ne passe pas

"Te rappelles-tu, jusqu'en 43, quel genre de type tu étais ?"

Bordeaux, dans les années 1950, une série d'évènements lance une enquête qui remue les fantômes de l'Occupation dont le souvenir est bien loin d'être éteint. Les flics, obéissants, héros ou en cheville avec la Gestapo, les anciens salauds, aussi bien connectés aux milieux policiers que criminels, côtoient les anciens résistants voire se confondent avec eux, et les rancœurs sont encore chaudes. Qui peut bien en vouloir à la fille du commissaire Darlac, qui s'est largement compromis avec les Allemands dans les années 1940 ? Quel rôle joue le "milieu" bordelais, entre proxénétisme et reliquats d'actions troubles lors de l'Occupation ? Qui est l'inconnu à moto qui débarque dans ce contexte ? La violence répond à la violence, le tout sur fond de prémisses de la guerre d'Algérie, dans laquelle Daniel, jeune conscrit, est près de se faire embarquer.

Tenant d'une ambiance à la Maurice Attia (Alger la noire, Pointe Rouge, Paris blues), ou encore de l'excellente série BD Il était une fois la France autour de la vie de Joanovici, Hervé Le Corre démontre avec Après la guerre qu'il est lui aussi une référence sûre.

Le Cercle de Farthing, Jo Walton - polar dans une Angleterre uchronique

Le Cercle de Farthing prend le même point de départ que la plupart des uchronies post-seconde guerre mondiale : l'Allemagne a gagné la guerre (Le maître du haut château, Fatherland), souvent parce que l'Allemagne et l'Angleterre ont signé une paix séparée (La séparation), quoique dans certains cas elles s'affrontent (Résistance).

Dans l'Angleterre des années 1960, le Cercle de Farthing, rassemblant d'éminents personnages, riches et puissants. Ce groupe de pouvoir, très fermé, dans le plus pur style de l'aristocratie britannique, se réunit périodiquement au domaine d'Eversley. Marqués par le racisme triomphant d'Hitler, ils impulsent en Angleterre un antisémitisme de plus en plus fort. D'où la froideur avec laquelle est accueillie Lucy, la fille de Lord Eversley, qui a épousé, contre l'avis de sa famille, un Juif. Lors de la nuit, Sir James Thirkie, l'homme qui a négocié la paix avec l'Allemagne nazie, est assassiné. Tout, dans la mise en scène, semble indiquer une vengeance, et le mari de Lucy, bouc émissaire parfait, présent comme par hasard, est accusé du crime dans une enquête à charge et menée sous pression. Pourtant l'inspecteur Carmichael ne l'entend pas de cette oreille, et Lucy cherche à défendre son mari contre la vindicte généralisée.

Avec des emprunts évidents à l'univers d'Agatha Christie, Jo Walton propose une enquête pourtant peu convaincante, et ce n'est pas tant l'intrigue policière qui donne son intérêt au bouquin, que le charme surannée de la campagne anglaise, le mode de vie de la classe sociale dominante, corseté par des codes rigides derrière un flegme de façade, questionnant ainsi les évolutions européennes de l'entre-deux-guerres.

Original, mais pas sensationnel, avec un cadre uchronique finalement assez peu exploité. Peut-être faut-il tenter les deux autres tomes de la trilogie du subtil changement, Hamlet au paradis et Une demie-couronne ?


dimanche 29 mai 2016

La séparation, Christopher Priest - vertigineuse uchronie

Quelques dates jalonnent l'histoire, récurrentes : 1936, les jumeaux Jack et Joe Sawyer remportent le bronze en aviron aux Jeux Olympiques de Berlin, et rencontrent brièvement à cette occasion Rudolf Hess ; les garçons rentrent en Angleterre en dissimulant une jeune juive dans leurs bagages, et Joe l'épouse. 1940 brouillés depuis des années, les jeunes hommes connaissent des destins très différents, Jack s'engageant comme aviateur dans la RAF où il se distingue comme brillant pilote de bombardier, Joe, objecteur de conscience, rejoignant les rangs de la Croix-Rouge. 1941 Rudolf Hess entreprend de se rentre en Angleterre pour négocier avec Churchill une paix séparée avec le Reich, avec ou sans l'assentiment d'Hitler ; le Premier Ministre recourt successivement aux deux frères, parfaits germanophones, pour deux missions différentes. 1941 l'avion de Jack est abattu en mer ; Joe esr grièvement commotionné dans une attaque du Blitz. Après ....

Après, c'est au lecteur de se débrouiller, car il est constamment embrouillé, et même manipulé par Christopher Priest, qui joue avec doigté de la confusion entre les deux garçons, qui, outre leur ressemblance physique, portent les mêmes initiales. Quel est le lien entre les différents épisodes ? Entre les frères ? Entre les deux stratégies possibles menées par Churchill ? Quelle est l'issue de la guerre ? Voilà les questions que se posent un historien de la période contemporaine, qui travaille sur le mystère Sawyer.

Objet littéraire totalement non-identifié, entièrement passionnant, terriblement addictif : EXCELLENT ! J'avais repéré le bouquin dans ma période uchronie Seconde Guerre Mondiale (voir par exemple Fatherland), sur laquelle il y aurait un beau billet à faire, voire un challenge lecture à organiser. Mais là, on est dans du très lourd. Maîtrisé au détail près, littérairement très bon, brillant dans la construction, vertigineux, troublant, avec un doute et une tension constants. Le bouquin est aussi labyrinthique qu'un Shutter Island, entretenant de bout en bout la confusion. Vu la complexité délectable de l'intrigue, les allers-retours dans le temps, l'aspect u-(bi ?)chronique, je recommande une lecture concentrée, et si possible resserrée - mais de toute façon, il est pratiquement impossible de le délaisser : idéal pour un long week-end pluvieux, comme celui qui commence.

dimanche 8 mai 2016

The City & the City, China Miéville - Conte noir de deux villes

Dans un environnement indéterminé, mais qui emprunte beaucoup aux Balkans et à leurs mythes, deux villes : Beszel et Ul Qoma. Deux villes non seulement voisines, mais partageant un même territoire, deux villes en miroir, comme les deux faces d'une même réalité urbaine, deux villes aux destins divergents mais inextricablement liés. Nul ne sait vraiment quand ni comment, mais les deux villes ont autrefois, avant le Clivage, formé un tout, et elles en conservent les traces sous la forme de très nombreux points de contacts : l'Unicipe, la frontière officielle par laquelle s'opère tous les échanges, mais aussi une multitude d'espaces "tramés" permettant de se jouer des règles et d'entrevoir l'autre ville - voire de la rejoindre.

Car Beszl et Ul Qoma sont étanches, et fonctionnent comme des réalités distinctes, aux frontières étroitement contrôlées. Les habitants doivent respecter à la lettre de strictes consignes de séparation ; la Rupture, puissante force d'intervention nimbée d'une aura de mystère, veille sur leur stricte application, au prix d'un arbitraire. Chacun apprend dès l'enfance à "éviser" avec soin, à ne pas voir ce qui ne doit pas être vu, de telle sorte que les uns vivent aux côtés des autres en s'ignorant mutuellement, dans un climat de peur et de paranoïa.

C'est dans cet univers très noir, sublime et mystérieux que l'inspecteur Borlu, de la brigade des crimes extrêmes de Beszl, doit mener l'enquête qui lui a été confié sur la mort d'une jeune femme. Cette jeune universitaire étrangère s'était attirée les foudres des milieux extrémistes de la ville ; mais la piste est remise en question lorsqu'on découvre que le corps de la victime a été abandonné côté Beszl, mais que le meurtre a eu lieu côté Ul Qoma. Or le passage de l'une à l'autre des cités est rigoureusement interdit et représente le tabou ultime. Borlu est donc officiellement dépêché de l'autre côté pour coopérer avec la police locale, dans une affaire qui se déroule dans un flou juridique bien complexe, et qui interpelle les fondements même de la séparation et du fonctionnement des deux cités.

Attention : très très bon bouquin ! Un régal de bout en bout. China Miéville développe une imagination créatrice de mondes, une capacité talentueuse à immerger son lecteur dans une réalité alternative - qui ne l'est peut-être pas tant ! - et un sens très sûr du tempo. Une intrigue emballante,
habillée d'une belle mélancolie, et un propos passionnant, au service duquel l'image de la ville et de son double entremêlé, ombre ou fantôme, fonctionne à merveille. Recommandé sans réserve !

Trouvé au détour d'une recherche : un étudiant en architecture relève le pari insensé de cartographier The City and the City : on trouve ça ici, et c'est épatant !


lundi 2 mai 2016

L'amie prodigieuse, Elena Ferrante - Une amitié si particulière

On m'avait tant rebattu les oreilles d'Elena Ferrante que je me suis lancée dans L'Amie prodigieuse dès sa sortie en poche.

Lena et Lenuccia se rencontrent à l'école primaire dans un miséreux quartier de la Naples des années 1950, et, très vite, elles deviennent des amies très proches, toujours fourrées ensembles, un véritable coup de foudre amical, comme il s'en produit parfois. Lena déborde d'énergie, d'inventivité et d'intelligence ; Lenuccia est une petite fille plus sage, qui parvient à ses fins à force de travail. Mais, dès le départ, leur relation est fondée sur un petit quelque chose d'insidieux : Lena mène la danse, et force Lenuccia à mener de petits jeux effrayants et cruels ; avec un certain masochisme, Lenuccia s'attache encore plus à Lena, s'inscrivant dans une dépendance malsaine vis-à-vis de cette brillante amie.

Ellipse dans le temps, et nous voici à l'adolescence des jeunes filles, entre découverte de la sensualité et difficultés des changements et de leur acceptation. Les destins de Lena et de Lenuccia divergent nettement, Lenuccia ayant la chance de poursuivre ses études, au lycée puis au collège, tandis que Lena tourne comme un fauve en cage dans un quartier où les enfants n'ont jamais vu la mer, et dont elle ne parvient pas à s'arracher. Leur relation se fait plus complexe, parfois plus distendue, Lena dégage une énergie plus sombre qui rend les hommes fous, quand Lenuccia peine à se trouver, et ne peut s'émanciper qu'à distance de Lena (magnifiques passages sur un été à Ischia d'ailleurs), l'infortune de celle-ci bloquée dans son horizon étriqué conférant à Lenuccia une place nouvelle dans leur amitié.

Ma première impression est un peu mitigée ; la succession d'instantanés de l'enfance des deux filles m'accroche assez peu, et j'ai du mal à entrer dans le bouquin, ce qui peut aussi être un effet du manque de temps ! Pourtant, on finit par être happés, dès que le récit se fait plus linéaire et continu ... qu'elles sont attachantes ces gamines ! Que leur histoire est émouvante ! Et quel charme ambigu dégage Naples, si bien saisie, dans ses quartiers déshérités, marqués par des tensions et une violence intrinsèques, par l'intensité de la vie, mais aussi par des codes implicites stricts - vengeance, mafia, contrôle étroit des jeunes filles et de leur réputation. Et l'analyse de cette amitié d'une vie, complètement hors-norme, est au final passionnante. D'autant que - horreur ! - le roman demeure sur la fin terriblement en suspens ! La suite au prochain épisode, donc (Le nouveau nom).

mardi 19 avril 2016

Le mystère du Hareng Saur, Jasper Fforde - Le Monde des Livres ... en un peu moins bien




La série des Thursday Next, menée avec humour et un certain brio par Jasper Fforde, est sans conteste l’un de mes objets littéraires préférés. Drôle, décalé, poétique et totalement inclassable : voilà une série d’adjectifs qui devraient vous donner envie de vous jeter sur L’affaire Jane Eyre, une entrée parfaite dans le Monde des Livres, dans lequel le personnage principal de la série se retrouve propulsée pour résoudre une situation scabreuse, le kidnapping de Jane Eyre par le prototype du vilain méchant, Achéron Hadès.

Cette fois-ci, ce n’est pas l’héroïne godiche de Charlotte Brontë qui a disparu, c’est Thursday elle-même. « Thursday pourrait se trouver n’importe où entre la traduction ourdou des Hauts de Hurlevent, et le bon de garantie d’un moulin à café Moulinex de 1965 ». Plutôt fâcheux, surtout quand on sait qu’elle doit participer à des pourparlers de paix extrêmement délicats entre deux genres au bord d’un sanglant affrontement, la Littérature féminine et le Roman grivois. D’autant qu’elle semble s’être volatisée, que ce soit dans le monde réel ou dans le monde des livres. La Thursday Next de fiction (j’ai mis deux jours à comprendre, donc je vous brieffe), c’est-à-dire le personnage qui incarne Thursday Next pour les lecteurs, est chargée de mener l’enquête ; mais elle est complètement gourde et naïve, et bien moins trashy que la véritable Thursday Next dont elle emprunte l’identité (tout le monde suit ?) – rassurez-vous, cela s’arrange par la suite, et Thursday (laquelle, vous verrez) parvient à déjouer le projet démoniaque fomenté par Goliath, l’affreuse firme transnationale qui veut mettre la main sur le Monde des Livres.

Alors certes, on a le sentiment de se glisser dans ses petits chaussons douillets, on a ses repères, et on retrouve avec bonheur les petits plaisirs de la série. Le Guide Bradshaw du Monde des Livres est toujours une référence, et les incises de début de chapitre sont toujours délicieuses ou déroutantes. L’empereur Jark, un genre de sous-Dark Vador échappé de la Fantasy, dont je suis une des plus grandes fans, intervient à point nommé dans le dénouement. Les procédés littéraires et stylistiques sont légion, autant que les renvois intertextuels (bien que le note-de-bas-de-pageophone soit en panne dans cet épisode). Les Clowns forment toujours des troupes d’élite armées de TCO (comprenez : Tartes à la Crème Offensives). Le Stilton est toujours une marchandise interdite, rare, chère, et hautement trafiquée.

Certaines nouveautés se savourent. La démultiplication des différentes sortes de Thursday est assez prenantes (les synthétiques de Goliath, les copies littéraires, la Thursday de fiction et sa remplaçante Carmine qui fraye avec un Gobelin) est plutôt une jolie trouvaille, tout comme les personnages sans épaisseur de l’île du Fandom et la carte du Monde des Livres façon Seigneur des Anneaux. Et la scène où Thursday et son robot-majordome échappent à un accident fomenté par des individus mystérieux, pour tomber dans un champ de mimes (vous avez bien lu) tueurs est clairement l’une de mes préférées.

Mais ce sentiment de (ré) confort m’a laissé un petit goût amer, comme un café très serré sans son petit carré de chocolat. Autant je recommande les yeux fermés L’affaire Jane Eyre, Délivrez-moi, Le puits des histoires perdues, Sauvez Hamlet, Le début de la fin, autant je suis dubitative sur Le mystère du Hareng-Saur. Certes une partie du plaisir est intact, mais les qualités de la série sont ici un peu prétexte à accumuler des « triangulations au crible textuel », de « bouclier de défense stratégique anti-châtiment » et de procédure de démembrement, au détriment de l’intrigue, dont le caractère échevelé et les rebondissements faisaient aussi le charme. Jasper Fforde s’amuse, mais tout ceci se fait d’une façon très atomisée à l’intérieur d’un récit qui aurait pu être plus emballant, et pour le coup la lectrice que je suis s’amuse beaucoup moins. Pour le coup, l’échappée de Fforde dans la satire de la Fantasy, La tyrannie des couleurs, m’avait plus accrochée.

« - Où étiez-vous passée ? (…)
-  J’ai fait tomber une bande de Stiltonistes, été arrêtée pour crimes contre l’humanité, découvert où les autres Thursday étaient enterrées, été pour ainsi dire enlevée par Goliath et libérée par un procureur général.
- C’est tout ? »

mercredi 28 octobre 2015

Christoph Ernst, Les morts renaîtront un jour - passé nazi persistant en RDA

Les polars "Allemagne nazie" ont plutôt le vent en poupe. En témoigne leur multiplication récente, signe que la société allemande "digère" cette tragique page d'histoire, et a acquis un recul critique sur la période. Les romans sur la RDA et la division de l'Allemagne sont plus rares. Et Les morts renaîtront un jour associe les deux aspects, avec, comme souvent dans ce type de roman, une enquête dans le temps présent, qui oblige à remuer un passé généralement trouble et plein de secrets.

Käthe revient en Allemagne dans les années 1990 après avoir fui Berlin sous le nazisme. Peu après, elle met fin à ses jours - enfin c'est la version officielle que retient la police. Incrédule face à la thèse du suicide, Maja sa petite nièce est bien décidée à élucider ce mystère. Elle découvre que sa grand-tante essayait l'immeuble de son père, confisqué par les nazis à la fin des années 1930. Un passé et un présent qui, manifestement dérange, puisque Maja est victime d'une tentative d'assassinat, qui atteint par erreur son amie Caroline.

Pas si mal écrit, mais avec une intrigue policière un peu plate et mal fichue, pas toujours crédible. Néanmoins intéressant avec des aspects rarement traités en littérature (l'aryanisation des biens juifs et les modalités de leur restitution après-guerre, la RDA et l'omerta que les communistes ont longtemps fait régner quant à la seconde guerre mondiale, tout attachés à mettre en avant le prestige et l'héroïsme de l'Armée rouge libératrice - thématiques du reste très bien documentées dans le bouquin, mais parfois abordées d'une façon un peu trop technique et/ou pseudo-pédagogique). Roman d'historien, donc, mais sans valeur littéraire exceptionnelle.

lundi 26 octobre 2015

Yeruldelgger, Ian Manook - Crime raciste à Oulan-Bator


Des yourtes, des steppes, des Chinois, un flic sur le retour : le cocktail avait de quoi plaire. Phénomène de l'automne 2013, Ian Manook, nouveau-venu du roman policier, avait misé sur le polar "ethnique", dépaysant par son cadre marqué par l'altérité sinon par l'exotisme (voir par exemple l'enquêteur aborigène d'Arthur Upfield).

Comme Napoléon Bonaparte - le policier précité, le commissaire Yeruldelgger, sait lire toutes les traces, en bon connaisseur de la steppe mongole dont il est originaire. Des bas-fonds d'Oulan-Bator avec ses milieux extrémistes, aux villes minières contrôlées par les entreprises chinoises, en passant par les étendues planes où vivent les semi-nomades sous leur yourte, Yerludegger navigue en eaux troubles pour tenter de résoudre deux affaires plus ou moins liées : un triple meurtre qui semble lié à des mobiles racistes, et la mort d'une fillette européenne victime d'un accident, retrouvée enterrée dans la province périphérique du Khentii. Le tout sur fond de conflit familial, entre un beau-père infect, une épouse disparue, et une fille en rébellion ouverte, prête à tout pour provoquer son père. Heureusement qu'il est secondé par l'attachante inspectrice Oyun, et soutenu par la superbe médecin légiste, qui lui reste indéfectiblement fidèle en dépit de son caractère ombrageux, colérique et vengeur.

"C'est toi qui m'inquiète, Yeruldelgger. Il semblerait que tu sois en train de perdre pied."

Intérêt du cadre évidemment, de par son décalage. Même s'il y un côté "la Mongolie entre tradition et modernité", Manook met en scène les mutations rapides de ce pays méconnu, qui est tout sauf figé ; investi par les sociétés étrangères avides de ressources, ou par les oligarques russes en mal de sensation, la Mongolie change à toute allure, comme en témoigne l'explosion urbaine d'Oulan-Bator où les bidonvilles sont constitués de yourtes entassées autour de la ville. Pourtant, pour moi, la mayonnaise ne prend pas tout à fait : personnages manquant d'épaisseur, aux réactions brutes et téléphonées ou manquant de logique, grandes formules grandiloquentes sur la vie, malgré quelques très beaux passages sur la steppe exposée à tous les vents. Pour un autre roman policier en Mongolie, lui aussi habité d'une ambiance très spéciale, je recommande l'étonnant Sarah Dars, Des myrtilles dans la yourte.

Adios Scheherazade, Donald Westlake - les errements drôlatiques d'un auteur porno en mal d'inspiration


Un petit cou de mou ? Un Westlake et ça repart. Auteur prolixe s'il en est, quelque peu inégal, mais très souvent drôlissime, avec une composante clown triste ou un peu grinçante qui ne gâche rien au tableau d'ensemble. Les ingrédients sont presque toujours les mêmes : un raté, embarqué dans une affaire qui le dépasse ... mais le plaisir est intact !

Rod, un copain de fac d'Edwin Topliss, débarque un jour, alors que celui-ci est affublé d'un travail pourri et d'une femme enceinte jusqu'aux yeux. Il lui propose un accord plutôt alléchant : devenir son nègre et écrire ses romans porno. Edwin saute sur l'occasion, d'autant qu'apparemment c'est la belle vie : dix jours d'écriture par mois, quinze pages par jour, un opus par mois, et une belle somme à la clef, qui leur permet, à lui et Betsy, de vivre confortablement avec leur petite Elfreda.

"Rod m'avait pourtant prévenu : "Personne ne peut écrire ce genre de merde ad vitam aeternam. Rappelle-toi que c'est provisoire". Mais voilà, après 28 romans écrits à la chaîne selon trois ou quatre recettes (détaillées de façon hilarante), c'est la panne (si l'on peut dire), la mécanique est enrayée, et, au lieu d'écrire le 29e roman en respectant la dead line imposée par son éditeur, Edwin se lâche progressivement, réessayant à de multiples reprises d'écrire son premier chapitre, alternant avec des réflexions sur sa vie pathétique, sur la vie en général, sur l'échec de son mariage et sur sa médiocrité.

"Le 21 novembre est passé, donc définitivement passé et je n'ai pas écrit un mot de mon roman porno. Rien que ces insanités, rien que ce bavasseux fatras d'apitoiement sur moi-même. "

Drôle et spirituel comme toujours, mais non moins profond avec une réflexion sur l'écriture et l'angoisse insondable de la page blanche, Westlake plonge avec un plaisir non dissimulé ses personnages dans une histoire rocambolesque qui vire à la descente aux enfers.

"J'ai un problème avec la machine à écrire depuis quelque temps. Une espèce de syndrome névrotique."

vendredi 23 octobre 2015

Vienne la mort, Wolf Haas - Déception autrichienne


Le monde des ambulances n'est plus ce qu'il était. A Vienne, deux compagnies, le RUSA et l'ABUSA se disputent férocement le marché. Cela va d'autant plus mal que le directeur de la Banque du sang et sa charmante maîtresse ont été brutalement exécutés en plein hôpital. Et que l'ambiance interne au RUSA se dégrade et dégénère, jusqu'au meurtre, dans des conditions douteuses, de l'un des infirmiers, juste après que la fille d'un collègue se soit livré sur sa personne à une spectaculaire fellation en public. Qui se venge de qui ?

Prenant certes pour cadre un contexte original, et utilisant un héros mélancolique et sympathique sifflotant sans cesse, Vienne la mort n'est pas le polar du siècle. Lecture sympathique mais sans plus.