dimanche 21 août 2016

Date limite, Duane Swierczynski - Voyage psychédélique dans le temps

Bon alors c'est bizarre. Parce que Duane Swierczynski est un auteur de pulp que j'adore, et The Blonde ou A toute allure sont pratiquement des livres-culte que je conseille bien volontiers.

Date limite, pourtant, me laisse un sentiment mitigé. Est-ce le bouquin, ou la période ? Je remarque que j'ai tendance à trouver tout moyen pendant les vacances, un phénomène aussi étrange qu'inexpliqué.

Quoiqu'il en soit, voici à quoi vous attendre. Mickey a un peu une vie de merde : trente ans passés, pas de boulot, pas un rond, il est contraint d'emménager dans le studio de son grand-père qui est hospitalisé dans le coma. Sans perspective mirobolante, il passe ses journées à s'abreuver de bière. Du coup, il a sacrément mal aux cheveux et cherche à dégotter quelque chose, n'importe quoi, dans l'armoire à pharmacie de Papi. Coup de bol : il y a du Tylenol. Mais un vieux flacon tout pourri et assez douteux. Bref c'est du Tylenol qui fait voyager dans le temps, et Mickey se retrouve propulsé dans le passé, l'année de sa naissance, et va se lancer dans la quête du meurtrier de son père.

Alors sur le papier, c'est plutôt pas mal, mais ça se traîne façon mollusque dans toute la première partie. Ce qui est bien dommage si l'on considère que la deuxième partie est plus réussie, et exploite bien le concept de départ. Et puis c'est loin d'être aussi drôle que les précédents romans, même si ceux-ci étaient tout de même assez noirs. Après c'est toujours intéressant de retrouver Philadelphie, dans les seuls romans, à ma connaissance, qui s'y déroulent (mais il y en sûrement d'autres, je suis preneuse de conseils !), une ville en pleine transition, que Duane Swierczynski ne se lasse pas d'explorer, ici dans le quartier de Frankford, progressivement dégradé et laissé à l'abandon par le white flight, comprendre : la fuite des Blancs depuis le centre-ville mais les périphéries de classes moyennes plus cossues. Mais disons que je conseille plutôt The Blonde pour qui veut découvrir cet auteur.

mardi 5 juillet 2016

Un traître idéal, John le Carré - Espions malgré eux

" - Jusqu'à présent, j'assure plutôt bien"

Perry, professeur de littérature à l'université et sportif accompli, et sa compagne avocate Gail, se payent, à la suite d'un héritage, de luxueuses vacances à Antigua. Ils sont repérés par Dima, un oligarque russe possédant la moitié de l'île et de ses hôtels, qui impose à Perry une partie de tennis, puis une invitation dans sa somptueuse villa. A cette occasion, Gail découvre une bien étrange famille, composée de Tatiana, une bigote à demi-folle, de deux jumeaux, de deux fillettes fraîchement orphelines, et de la distante mais somptueuse Natasha. Et Perry est convoqué par Dima, lequel, dans un délire paranoïaque, lui confie être en danger de mort, et désire négocier avec les services secrets britanniques, par l'intermédiaire du jeune couple, son transfuge vers la Grande-Bretagne. Tour à tour apitoyés, suspicieux et fascinés, Perry et Gail ne soupçonnent alors pas qu'ils s'engagent dans une affaire bien  plus grosse qu'eux, dont la maîtrise va leur échapper.

" Elle voudrait n'avoir jamais signé cette foutue déclaration. Elle voudrait que Perry ne l'ai pas signé non plus. Quand il a signé ce formulaire, Perry ne signait pas, il s'enrôlait".

Un scénario aussi idéal que le traître, sur le papier : des secrets, du mystère, du suspense, des menaces et une course contre la montre, une plongée infernale dans les conflits internes aux services britanniques, des novices exposés à une situation incontrôlable mais follement excitante. On est un peu dans la même veine que Le directeur de nuit. Et pourtant ...

Et pourtant un peu de moins bien dans le rythme. Certes, la construction est habile, avec son accélération progressive menant à une dernière partie vertigineuse, le propre du thriller. Mais cela se fait un peu au prix du début, plutôt mou avec l'interminable débriefing des deux tourtereaux de retour des Antilles. Un peu d'invraisemblances, aussi.

Et pourtant un peu de moins bien dans la dénonciation. On est ici bien loin du militantisme de La constance du jardinier, qui révélait les malversations des grandes entreprises pharmaceutiques en Afrique  exploitant l'épidémie de sida. Et pourtant, il y avait là bien du potentiel, avec une affaire tournant autour du blanchiment d'argent à l'échelle mondiale, mais l'analyse des collusions d'intérêt reste hélas à peine esquissée.

Alors un peu de moins bien au sein d'une œuvre très très bien, cela reste quand même bien (ah, que La Taupe et son machiavélique duel Carla / Smiley sont loin).

NB ce roman a été précédemment édité sous le titre Un traître à notre goût, ne pas s'y laisser prendre.

jeudi 23 juin 2016

Miracle à Santa Anna, James McBride - Chaos et rédemption

Dans les premières pages, Hector, un postier proche de la retraite, abat froidement un client à son guichet. C'est alors qu'il se souvient.

Il se souvient de la Toscane, mais ce n'est pas la Toscane riante des vignobles. C'est la Toscane des collines sombres et froides, des sorcières, de la terreur, dans la spirale de la violence de la fin de la Seconde guerre mondiale. Un petit village est pris en tenaille entre les forces alliées et des Allemands agressifs mais de plus en plus acculés à des actes indicibles. Le récit se déroule sur le fond du massacre de Sant'Anna di Stazzemma le 12 août 1944, une tuerie planifiée de 560 civils atrocement exécutés par les SS pour terroriser la population locale et briser ses liens avec la résistance.

Les troupes alliées envoyées en Italie sont essentiellement coloniales, comme les Gurkhas britanniques, ou les Africains de l'empire colonial français. Et les Américains y ont envoyé un grand nombre d'hommes noirs. Quatre de ces soldats se retrouvent coupés du reste de leur régiment, après une opération qui a tourné au fiasco complet. Trois d'entre eux se sont jetés à la poursuite de Train, un homme massif mais simple, qui a d'instinct sauvé un enfant qui se trouvait là, piégé dans l'effondrement d'une grange. L'enfant, gravement blessé et sous le choc, est mutique et complètement amnésique. Les soldats, terrifiés par leur isolement, parviennent à gagner un village et gagnent la confiance et même l'affection de ses habitants grâce à la présence miraculeuse de l'enfant. C'est alors qu'arrivent les partisans italiens, avec un prisonnier allemand.

Au travers d'un roman polyphonique particulièrement bien construit, James McBride aborde avec finesse des thèmes universels. Les rapports de domination au sein de l'armée et entre Noirs et Blancs sont décrits de façon crue, avec la violence morale qu'ils impliquent, à la conscience de laquelle les quatre soldats s'éveillent au fil du récit. Le chaos de la guerre agit comme un révélateur des bassesses et de l'humanité des personnages, et le jeune garçon sauvé par les soldats incarne une possible rédemption, en redonnant leur dignité à ces hommes méprisés.

Du Gallmeister, donc du sûr (non, je n'ai pas d'actions !). Un roman très dur mais lumineux. Tout simplement sublime et puissant.

dimanche 5 juin 2016

Après la guerre, Hervé Le Corre - entre fantômes de l'Occupation et guerre d'Algérie, un passé qui ne passe pas

"Te rappelles-tu, jusqu'en 43, quel genre de type tu étais ?"

Bordeaux, dans les années 1950, une série d'évènements lance une enquête qui remue les fantômes de l'Occupation dont le souvenir est bien loin d'être éteint. Les flics, obéissants, héros ou en cheville avec la Gestapo, les anciens salauds, aussi bien connectés aux milieux policiers que criminels, côtoient les anciens résistants voire se confondent avec eux, et les rancœurs sont encore chaudes. Qui peut bien en vouloir à la fille du commissaire Darlac, qui s'est largement compromis avec les Allemands dans les années 1940 ? Quel rôle joue le "milieu" bordelais, entre proxénétisme et reliquats d'actions troubles lors de l'Occupation ? Qui est l'inconnu à moto qui débarque dans ce contexte ? La violence répond à la violence, le tout sur fond de prémisses de la guerre d'Algérie, dans laquelle Daniel, jeune conscrit, est près de se faire embarquer.

Tenant d'une ambiance à la Maurice Attia (Alger la noire, Pointe Rouge, Paris blues), ou encore de l'excellente série BD Il était une fois la France autour de la vie de Joanovici, Hervé Le Corre démontre avec Après la guerre qu'il est lui aussi une référence sûre.

Le Cercle de Farthing, Jo Walton - polar dans une Angleterre uchronique

Le Cercle de Farthing prend le même point de départ que la plupart des uchronies post-seconde guerre mondiale : l'Allemagne a gagné la guerre (Le maître du haut château, Fatherland), souvent parce que l'Allemagne et l'Angleterre ont signé une paix séparée (La séparation), quoique dans certains cas elles s'affrontent (Résistance).

Dans l'Angleterre des années 1960, le Cercle de Farthing, rassemblant d'éminents personnages, riches et puissants. Ce groupe de pouvoir, très fermé, dans le plus pur style de l'aristocratie britannique, se réunit périodiquement au domaine d'Eversley. Marqués par le racisme triomphant d'Hitler, ils impulsent en Angleterre un antisémitisme de plus en plus fort. D'où la froideur avec laquelle est accueillie Lucy, la fille de Lord Eversley, qui a épousé, contre l'avis de sa famille, un Juif. Lors de la nuit, Sir James Thirkie, l'homme qui a négocié la paix avec l'Allemagne nazie, est assassiné. Tout, dans la mise en scène, semble indiquer une vengeance, et le mari de Lucy, bouc émissaire parfait, présent comme par hasard, est accusé du crime dans une enquête à charge et menée sous pression. Pourtant l'inspecteur Carmichael ne l'entend pas de cette oreille, et Lucy cherche à défendre son mari contre la vindicte généralisée.

Avec des emprunts évidents à l'univers d'Agatha Christie, Jo Walton propose une enquête pourtant peu convaincante, et ce n'est pas tant l'intrigue policière qui donne son intérêt au bouquin, que le charme surannée de la campagne anglaise, le mode de vie de la classe sociale dominante, corseté par des codes rigides derrière un flegme de façade, questionnant ainsi les évolutions européennes de l'entre-deux-guerres.

Original, mais pas sensationnel, avec un cadre uchronique finalement assez peu exploité. Peut-être faut-il tenter les deux autres tomes de la trilogie du subtil changement, Hamlet au paradis et Une demie-couronne ?


dimanche 29 mai 2016

La séparation, Christopher Priest - vertigineuse uchronie

Quelques dates jalonnent l'histoire, récurrentes : 1936, les jumeaux Jack et Joe Sawyer remportent le bronze en aviron aux Jeux Olympiques de Berlin, et rencontrent brièvement à cette occasion Rudolf Hess ; les garçons rentrent en Angleterre en dissimulant une jeune juive dans leurs bagages, et Joe l'épouse. 1940 brouillés depuis des années, les jeunes hommes connaissent des destins très différents, Jack s'engageant comme aviateur dans la RAF où il se distingue comme brillant pilote de bombardier, Joe, objecteur de conscience, rejoignant les rangs de la Croix-Rouge. 1941 Rudolf Hess entreprend de se rentre en Angleterre pour négocier avec Churchill une paix séparée avec le Reich, avec ou sans l'assentiment d'Hitler ; le Premier Ministre recourt successivement aux deux frères, parfaits germanophones, pour deux missions différentes. 1941 l'avion de Jack est abattu en mer ; Joe esr grièvement commotionné dans une attaque du Blitz. Après ....

Après, c'est au lecteur de se débrouiller, car il est constamment embrouillé, et même manipulé par Christopher Priest, qui joue avec doigté de la confusion entre les deux garçons, qui, outre leur ressemblance physique, portent les mêmes initiales. Quel est le lien entre les différents épisodes ? Entre les frères ? Entre les deux stratégies possibles menées par Churchill ? Quelle est l'issue de la guerre ? Voilà les questions que se posent un historien de la période contemporaine, qui travaille sur le mystère Sawyer.

Objet littéraire totalement non-identifié, entièrement passionnant, terriblement addictif : EXCELLENT ! J'avais repéré le bouquin dans ma période uchronie Seconde Guerre Mondiale (voir par exemple Fatherland), sur laquelle il y aurait un beau billet à faire, voire un challenge lecture à organiser. Mais là, on est dans du très lourd. Maîtrisé au détail près, littérairement très bon, brillant dans la construction, vertigineux, troublant, avec un doute et une tension constants. Le bouquin est aussi labyrinthique qu'un Shutter Island, entretenant de bout en bout la confusion. Vu la complexité délectable de l'intrigue, les allers-retours dans le temps, l'aspect u-(bi ?)chronique, je recommande une lecture concentrée, et si possible resserrée - mais de toute façon, il est pratiquement impossible de le délaisser : idéal pour un long week-end pluvieux, comme celui qui commence.

dimanche 8 mai 2016

The City & the City, China Miéville - Conte noir de deux villes

Dans un environnement indéterminé, mais qui emprunte beaucoup aux Balkans et à leurs mythes, deux villes : Beszel et Ul Qoma. Deux villes non seulement voisines, mais partageant un même territoire, deux villes en miroir, comme les deux faces d'une même réalité urbaine, deux villes aux destins divergents mais inextricablement liés. Nul ne sait vraiment quand ni comment, mais les deux villes ont autrefois, avant le Clivage, formé un tout, et elles en conservent les traces sous la forme de très nombreux points de contacts : l'Unicipe, la frontière officielle par laquelle s'opère tous les échanges, mais aussi une multitude d'espaces "tramés" permettant de se jouer des règles et d'entrevoir l'autre ville - voire de la rejoindre.

Car Beszl et Ul Qoma sont étanches, et fonctionnent comme des réalités distinctes, aux frontières étroitement contrôlées. Les habitants doivent respecter à la lettre de strictes consignes de séparation ; la Rupture, puissante force d'intervention nimbée d'une aura de mystère, veille sur leur stricte application, au prix d'un arbitraire. Chacun apprend dès l'enfance à "éviser" avec soin, à ne pas voir ce qui ne doit pas être vu, de telle sorte que les uns vivent aux côtés des autres en s'ignorant mutuellement, dans un climat de peur et de paranoïa.

C'est dans cet univers très noir, sublime et mystérieux que l'inspecteur Borlu, de la brigade des crimes extrêmes de Beszl, doit mener l'enquête qui lui a été confié sur la mort d'une jeune femme. Cette jeune universitaire étrangère s'était attirée les foudres des milieux extrémistes de la ville ; mais la piste est remise en question lorsqu'on découvre que le corps de la victime a été abandonné côté Beszl, mais que le meurtre a eu lieu côté Ul Qoma. Or le passage de l'une à l'autre des cités est rigoureusement interdit et représente le tabou ultime. Borlu est donc officiellement dépêché de l'autre côté pour coopérer avec la police locale, dans une affaire qui se déroule dans un flou juridique bien complexe, et qui interpelle les fondements même de la séparation et du fonctionnement des deux cités.

Attention : très très bon bouquin ! Un régal de bout en bout. China Miéville développe une imagination créatrice de mondes, une capacité talentueuse à immerger son lecteur dans une réalité alternative - qui ne l'est peut-être pas tant ! - et un sens très sûr du tempo. Une intrigue emballante,
habillée d'une belle mélancolie, et un propos passionnant, au service duquel l'image de la ville et de son double entremêlé, ombre ou fantôme, fonctionne à merveille. Recommandé sans réserve !

Trouvé au détour d'une recherche : un étudiant en architecture relève le pari insensé de cartographier The City and the City : on trouve ça ici, et c'est épatant !


lundi 2 mai 2016

L'amie prodigieuse, Elena Ferrante - Une amitié si particulière

On m'avait tant rebattu les oreilles d'Elena Ferrante que je me suis lancée dans L'Amie prodigieuse dès sa sortie en poche.

Lena et Lenuccia se rencontrent à l'école primaire dans un miséreux quartier de la Naples des années 1950, et, très vite, elles deviennent des amies très proches, toujours fourrées ensembles, un véritable coup de foudre amical, comme il s'en produit parfois. Lena déborde d'énergie, d'inventivité et d'intelligence ; Lenuccia est une petite fille plus sage, qui parvient à ses fins à force de travail. Mais, dès le départ, leur relation est fondée sur un petit quelque chose d'insidieux : Lena mène la danse, et force Lenuccia à mener de petits jeux effrayants et cruels ; avec un certain masochisme, Lenuccia s'attache encore plus à Lena, s'inscrivant dans une dépendance malsaine vis-à-vis de cette brillante amie.

Ellipse dans le temps, et nous voici à l'adolescence des jeunes filles, entre découverte de la sensualité et difficultés des changements et de leur acceptation. Les destins de Lena et de Lenuccia divergent nettement, Lenuccia ayant la chance de poursuivre ses études, au lycée puis au collège, tandis que Lena tourne comme un fauve en cage dans un quartier où les enfants n'ont jamais vu la mer, et dont elle ne parvient pas à s'arracher. Leur relation se fait plus complexe, parfois plus distendue, Lena dégage une énergie plus sombre qui rend les hommes fous, quand Lenuccia peine à se trouver, et ne peut s'émanciper qu'à distance de Lena (magnifiques passages sur un été à Ischia d'ailleurs), l'infortune de celle-ci bloquée dans son horizon étriqué conférant à Lenuccia une place nouvelle dans leur amitié.

Ma première impression est un peu mitigée ; la succession d'instantanés de l'enfance des deux filles m'accroche assez peu, et j'ai du mal à entrer dans le bouquin, ce qui peut aussi être un effet du manque de temps ! Pourtant, on finit par être happés, dès que le récit se fait plus linéaire et continu ... qu'elles sont attachantes ces gamines ! Que leur histoire est émouvante ! Et quel charme ambigu dégage Naples, si bien saisie, dans ses quartiers déshérités, marqués par des tensions et une violence intrinsèques, par l'intensité de la vie, mais aussi par des codes implicites stricts - vengeance, mafia, contrôle étroit des jeunes filles et de leur réputation. Et l'analyse de cette amitié d'une vie, complètement hors-norme, est au final passionnante. D'autant que - horreur ! - le roman demeure sur la fin terriblement en suspens ! La suite au prochain épisode, donc (Le nouveau nom).

mardi 19 avril 2016

Le mystère du Hareng Saur, Jasper Fforde - Le Monde des Livres ... en un peu moins bien




La série des Thursday Next, menée avec humour et un certain brio par Jasper Fforde, est sans conteste l’un de mes objets littéraires préférés. Drôle, décalé, poétique et totalement inclassable : voilà une série d’adjectifs qui devraient vous donner envie de vous jeter sur L’affaire Jane Eyre, une entrée parfaite dans le Monde des Livres, dans lequel le personnage principal de la série se retrouve propulsée pour résoudre une situation scabreuse, le kidnapping de Jane Eyre par le prototype du vilain méchant, Achéron Hadès.

Cette fois-ci, ce n’est pas l’héroïne godiche de Charlotte Brontë qui a disparu, c’est Thursday elle-même. « Thursday pourrait se trouver n’importe où entre la traduction ourdou des Hauts de Hurlevent, et le bon de garantie d’un moulin à café Moulinex de 1965 ». Plutôt fâcheux, surtout quand on sait qu’elle doit participer à des pourparlers de paix extrêmement délicats entre deux genres au bord d’un sanglant affrontement, la Littérature féminine et le Roman grivois. D’autant qu’elle semble s’être volatisée, que ce soit dans le monde réel ou dans le monde des livres. La Thursday Next de fiction (j’ai mis deux jours à comprendre, donc je vous brieffe), c’est-à-dire le personnage qui incarne Thursday Next pour les lecteurs, est chargée de mener l’enquête ; mais elle est complètement gourde et naïve, et bien moins trashy que la véritable Thursday Next dont elle emprunte l’identité (tout le monde suit ?) – rassurez-vous, cela s’arrange par la suite, et Thursday (laquelle, vous verrez) parvient à déjouer le projet démoniaque fomenté par Goliath, l’affreuse firme transnationale qui veut mettre la main sur le Monde des Livres.

Alors certes, on a le sentiment de se glisser dans ses petits chaussons douillets, on a ses repères, et on retrouve avec bonheur les petits plaisirs de la série. Le Guide Bradshaw du Monde des Livres est toujours une référence, et les incises de début de chapitre sont toujours délicieuses ou déroutantes. L’empereur Jark, un genre de sous-Dark Vador échappé de la Fantasy, dont je suis une des plus grandes fans, intervient à point nommé dans le dénouement. Les procédés littéraires et stylistiques sont légion, autant que les renvois intertextuels (bien que le note-de-bas-de-pageophone soit en panne dans cet épisode). Les Clowns forment toujours des troupes d’élite armées de TCO (comprenez : Tartes à la Crème Offensives). Le Stilton est toujours une marchandise interdite, rare, chère, et hautement trafiquée.

Certaines nouveautés se savourent. La démultiplication des différentes sortes de Thursday est assez prenantes (les synthétiques de Goliath, les copies littéraires, la Thursday de fiction et sa remplaçante Carmine qui fraye avec un Gobelin) est plutôt une jolie trouvaille, tout comme les personnages sans épaisseur de l’île du Fandom et la carte du Monde des Livres façon Seigneur des Anneaux. Et la scène où Thursday et son robot-majordome échappent à un accident fomenté par des individus mystérieux, pour tomber dans un champ de mimes (vous avez bien lu) tueurs est clairement l’une de mes préférées.

Mais ce sentiment de (ré) confort m’a laissé un petit goût amer, comme un café très serré sans son petit carré de chocolat. Autant je recommande les yeux fermés L’affaire Jane Eyre, Délivrez-moi, Le puits des histoires perdues, Sauvez Hamlet, Le début de la fin, autant je suis dubitative sur Le mystère du Hareng-Saur. Certes une partie du plaisir est intact, mais les qualités de la série sont ici un peu prétexte à accumuler des « triangulations au crible textuel », de « bouclier de défense stratégique anti-châtiment » et de procédure de démembrement, au détriment de l’intrigue, dont le caractère échevelé et les rebondissements faisaient aussi le charme. Jasper Fforde s’amuse, mais tout ceci se fait d’une façon très atomisée à l’intérieur d’un récit qui aurait pu être plus emballant, et pour le coup la lectrice que je suis s’amuse beaucoup moins. Pour le coup, l’échappée de Fforde dans la satire de la Fantasy, La tyrannie des couleurs, m’avait plus accrochée.

« - Où étiez-vous passée ? (…)
-  J’ai fait tomber une bande de Stiltonistes, été arrêtée pour crimes contre l’humanité, découvert où les autres Thursday étaient enterrées, été pour ainsi dire enlevée par Goliath et libérée par un procureur général.
- C’est tout ? »

mercredi 28 octobre 2015

Christoph Ernst, Les morts renaîtront un jour - passé nazi persistant en RDA

Les polars "Allemagne nazie" ont plutôt le vent en poupe. En témoigne leur multiplication récente, signe que la société allemande "digère" cette tragique page d'histoire, et a acquis un recul critique sur la période. Les romans sur la RDA et la division de l'Allemagne sont plus rares. Et Les morts renaîtront un jour associe les deux aspects, avec, comme souvent dans ce type de roman, une enquête dans le temps présent, qui oblige à remuer un passé généralement trouble et plein de secrets.

Käthe revient en Allemagne dans les années 1990 après avoir fui Berlin sous le nazisme. Peu après, elle met fin à ses jours - enfin c'est la version officielle que retient la police. Incrédule face à la thèse du suicide, Maja sa petite nièce est bien décidée à élucider ce mystère. Elle découvre que sa grand-tante essayait l'immeuble de son père, confisqué par les nazis à la fin des années 1930. Un passé et un présent qui, manifestement dérange, puisque Maja est victime d'une tentative d'assassinat, qui atteint par erreur son amie Caroline.

Pas si mal écrit, mais avec une intrigue policière un peu plate et mal fichue, pas toujours crédible. Néanmoins intéressant avec des aspects rarement traités en littérature (l'aryanisation des biens juifs et les modalités de leur restitution après-guerre, la RDA et l'omerta que les communistes ont longtemps fait régner quant à la seconde guerre mondiale, tout attachés à mettre en avant le prestige et l'héroïsme de l'Armée rouge libératrice - thématiques du reste très bien documentées dans le bouquin, mais parfois abordées d'une façon un peu trop technique et/ou pseudo-pédagogique). Roman d'historien, donc, mais sans valeur littéraire exceptionnelle.

lundi 26 octobre 2015

Yeruldelgger, Ian Manook - Crime raciste à Oulan-Bator


Des yourtes, des steppes, des Chinois, un flic sur le retour : le cocktail avait de quoi plaire. Phénomène de l'automne 2013, Ian Manook, nouveau-venu du roman policier, avait misé sur le polar "ethnique", dépaysant par son cadre marqué par l'altérité sinon par l'exotisme (voir par exemple l'enquêteur aborigène d'Arthur Upfield).

Comme Napoléon Bonaparte - le policier précité, le commissaire Yeruldelgger, sait lire toutes les traces, en bon connaisseur de la steppe mongole dont il est originaire. Des bas-fonds d'Oulan-Bator avec ses milieux extrémistes, aux villes minières contrôlées par les entreprises chinoises, en passant par les étendues planes où vivent les semi-nomades sous leur yourte, Yerludegger navigue en eaux troubles pour tenter de résoudre deux affaires plus ou moins liées : un triple meurtre qui semble lié à des mobiles racistes, et la mort d'une fillette européenne victime d'un accident, retrouvée enterrée dans la province périphérique du Khentii. Le tout sur fond de conflit familial, entre un beau-père infect, une épouse disparue, et une fille en rébellion ouverte, prête à tout pour provoquer son père. Heureusement qu'il est secondé par l'attachante inspectrice Oyun, et soutenu par la superbe médecin légiste, qui lui reste indéfectiblement fidèle en dépit de son caractère ombrageux, colérique et vengeur.

"C'est toi qui m'inquiète, Yeruldelgger. Il semblerait que tu sois en train de perdre pied."

Intérêt du cadre évidemment, de par son décalage. Même s'il y un côté "la Mongolie entre tradition et modernité", Manook met en scène les mutations rapides de ce pays méconnu, qui est tout sauf figé ; investi par les sociétés étrangères avides de ressources, ou par les oligarques russes en mal de sensation, la Mongolie change à toute allure, comme en témoigne l'explosion urbaine d'Oulan-Bator où les bidonvilles sont constitués de yourtes entassées autour de la ville. Pourtant, pour moi, la mayonnaise ne prend pas tout à fait : personnages manquant d'épaisseur, aux réactions brutes et téléphonées ou manquant de logique, grandes formules grandiloquentes sur la vie, malgré quelques très beaux passages sur la steppe exposée à tous les vents. Pour un autre roman policier en Mongolie, lui aussi habité d'une ambiance très spéciale, je recommande l'étonnant Sarah Dars, Des myrtilles dans la yourte.

Adios Scheherazade, Donald Westlake - les errements drôlatiques d'un auteur porno en mal d'inspiration


Un petit cou de mou ? Un Westlake et ça repart. Auteur prolixe s'il en est, quelque peu inégal, mais très souvent drôlissime, avec une composante clown triste ou un peu grinçante qui ne gâche rien au tableau d'ensemble. Les ingrédients sont presque toujours les mêmes : un raté, embarqué dans une affaire qui le dépasse ... mais le plaisir est intact !

Rod, un copain de fac d'Edwin Topliss, débarque un jour, alors que celui-ci est affublé d'un travail pourri et d'une femme enceinte jusqu'aux yeux. Il lui propose un accord plutôt alléchant : devenir son nègre et écrire ses romans porno. Edwin saute sur l'occasion, d'autant qu'apparemment c'est la belle vie : dix jours d'écriture par mois, quinze pages par jour, un opus par mois, et une belle somme à la clef, qui leur permet, à lui et Betsy, de vivre confortablement avec leur petite Elfreda.

"Rod m'avait pourtant prévenu : "Personne ne peut écrire ce genre de merde ad vitam aeternam. Rappelle-toi que c'est provisoire". Mais voilà, après 28 romans écrits à la chaîne selon trois ou quatre recettes (détaillées de façon hilarante), c'est la panne (si l'on peut dire), la mécanique est enrayée, et, au lieu d'écrire le 29e roman en respectant la dead line imposée par son éditeur, Edwin se lâche progressivement, réessayant à de multiples reprises d'écrire son premier chapitre, alternant avec des réflexions sur sa vie pathétique, sur la vie en général, sur l'échec de son mariage et sur sa médiocrité.

"Le 21 novembre est passé, donc définitivement passé et je n'ai pas écrit un mot de mon roman porno. Rien que ces insanités, rien que ce bavasseux fatras d'apitoiement sur moi-même. "

Drôle et spirituel comme toujours, mais non moins profond avec une réflexion sur l'écriture et l'angoisse insondable de la page blanche, Westlake plonge avec un plaisir non dissimulé ses personnages dans une histoire rocambolesque qui vire à la descente aux enfers.

"J'ai un problème avec la machine à écrire depuis quelque temps. Une espèce de syndrome névrotique."

vendredi 23 octobre 2015

Vienne la mort, Wolf Haas - Déception autrichienne


Le monde des ambulances n'est plus ce qu'il était. A Vienne, deux compagnies, le RUSA et l'ABUSA se disputent férocement le marché. Cela va d'autant plus mal que le directeur de la Banque du sang et sa charmante maîtresse ont été brutalement exécutés en plein hôpital. Et que l'ambiance interne au RUSA se dégrade et dégénère, jusqu'au meurtre, dans des conditions douteuses, de l'un des infirmiers, juste après que la fille d'un collègue se soit livré sur sa personne à une spectaculaire fellation en public. Qui se venge de qui ?

Prenant certes pour cadre un contexte original, et utilisant un héros mélancolique et sympathique sifflotant sans cesse, Vienne la mort n'est pas le polar du siècle. Lecture sympathique mais sans plus.

Esprit d'hiver, Laura Kasischke - Mère-fille : un huis clos suffocant


C'est le matin de Noël. Holly, la quarantaine épanouie, et son mari se réveille plus tard que prévu. Panique à bord, d'autant qu'ils reçoivent, et que leur fille adolescente, Tatiana, leur fait payer par sa mauvaise humeur ce qu'elle considère comme un affront caractérisé. Au fil de cette journée particulière, Holly ne cesse de convoquer le passé, dans une série d'allers-retours temporels, pour se rappeler qu'elle adore sa fille, qu'elle et son mari sont partis adopter en Russie, au coeur d'un orphelinat sibérien totalement glauque.

Pourtant, tout va de mal en pis. Le repas n'est pas prêt, Tatiana s'enferme en boudant dans sa chambre, les grand-parents qui devaient rejoindre le repas font un malaise en cours de route, tandis que tous les invités annulent tour à tour leur venue car une tempête de neige d'une intensité inhabituelle s'est levée et finit par isoler totalement du monde la mère et la fille, dans un tête à tête oppressant, qui vire progressivement à la paranoïa, et dont on sent bien que l'issue ne peut être que dramatique.

"Quelque chose les avait suivis depuis la Russie jusque chez eux". Toute la narration est rythmée par cette phrase lancinante qui installe la suspicion et pèse sur tout le roman. Laura Kasischke excelle décidément à construire des analyses psychologiques très fine, au travers d'ambiances tendues et suffocantes. Entre Shutter Island (Denis Lehane) et Les Revenants (le roman le plus fascinant de Laura Kasischke), Esprit d'hiver est hautement recommandable, pour qui ne craint pas les climats étouffants. Mais ce n'est sans doute pas le roman le plus facile pour entrer dans l'univers de Laura Kasischke (je conseillerais plutôt La couronne verte ou encore Rêves de garçons).

Pour d'autres huis clos - forcément étouffants, aller voir du côté de : La traduction (Pablo de Santis), L'assassin aux fleurs (la "vintage" Ngaio Marsh), l'excellentissime Les proies (Thomas Cullinan), ou encore Le pouvoir du chien (Thomas Savage, encore un cran au-dessus en matière de qualité littéraire).

Le retour, Robert Goddard - secrets de famille et cadavres dans le placard


 Le Mange-livres est de retour : premier billet sur le blog depuis des mois, ça fait du bien !

Les oncles d'Amérique ça existe, mais forcément, ils excitent la jalousie et la convoitise. C'est ainsi que Joshua, après un long séjour mystérieux en Alaska, revient enrichi au-delà du raisonnable dans sa Cornouailles natale, achète la majestueuse demeure de Tredower House, la transforme en un véritable palais, et noie de ses libéralités son amour de jeunesse, suscitant chez sa sœur négligée aigreur et ressentiment. Quand Joshua est retrouvé assassiné, on accuse et l'on condamne à mort un homme qui n'a cessé de clamer son innocence.

Des années plus tard, Nick, le fait du présumé coupable, retrouve son ami d'enfance, Nick, et prétend pouvoir prouver que son père n'avait rien à voir avec ce meurtre ; le lendemain, Nick est retrouvé pendu, avant d'avoir pu faire ses révélations. Cet évènement chamboule la paisible vie familiale, faisant remonter à la surface un passé plus que trouble qui avait été habilement enfoui.

Romanesque en diable, Robert Goddard livre ici un opus qui reprend ses grands classiques : secrets de famille, vengeance, dissimulation d'identité, enquête, retour vers le passé, chantage, sur fond de critique sociale (avec un côté Jonathan Coe, mais en moins talentueux et en nettement moins drôle). En bref : ce n'est certainement pas un chef d’œuvre, mais c'est plaisant et c'est du page turner efficace.

jeudi 6 août 2015

La défection de A.J.Lewinter, Robert Littell - Duel au sommet de l'espionnage


"Si vous avez ce que vous prétendez avoir, dit-il, ce serait une grosse affaire pour nous. Et bien entendu, nous vous en serions très reconnaissants. Mais les gens ne surgissent pas comme ça pour vous offrir une information de cette taille." Première lecture de Littell (père), et plutôt une bonne surprise.

A.J. Lewinter, ingénieur américain travaillant dans le secteur de l'armement, vraisemblablement détenteur d'informations sensibles sur les missiles nucléaires des Etats-Unis, vient de passer à l'Est, via l'ambassade soviétique au Japon. Pour les Américains comme pour les Russes, cette défection est, à bien des niveaux, incompréhensible. De part et d'autre du Rideau de fer, les responsables des services secrets (Diamond d'un côté, Pogodine de l'autre) s'affrontent dans une joute psychologique extrêmement prenante.

Grand absent du récit, Lewinter est un personnage en creux, flou, insaisissable, paradoxal en diable - et cette trouvaille narrative fait clairement l'originalité du moment, en laissant constamment le lecteur balancer dans le doute. Alors, taupe ou pas taupe ? C'est justement tout le problème. "Mon métier n'est pas l'espionnage, c'est la maîtrise des jeux. C'est moi, ton pion agressif. J'essaie d'imaginer ce que les Américains sont en train de faire. Ils essaient d'imaginer ce que nous sommes en train de faire. Et puis j'essaye d'imaginer ce qu'ils pensent que nous faisons. Et ils essaient d'imaginer ce que je pense qu'ils pensent que nous faisons. Et ainsi de suite, ad infinitum."

Moins vertigineux qu'un Le Carré (voir sa brillantissime Taupe), mais nécessitant aussi moins la concentration ultime et l'attention extrême aux détails que son collègue exige, Robert Littelle offre ici, avec son grand classique, un divertissement d'une belle qualité, rondement mené, et non sans humour. Et vraisemblablement très bien traduit (les Manchette sont aux commandes), ce qui ne gâche rien. Avec quelque chose de Graham Greene (voir l'exceptionnellement drôle Notre agent à La Havane), construit avec la rigueur d'une partie d'échecs, La défection d'A.J. Lewinter se déroule comme un délicieux jeu du chat et de la souris, qui broie les individus au profit des stratégies et des ambitions. En bref : diabolique et joliment fichu !

"Nous avons toutes les raisons de nous faire du souci pour l'anodin M. Lewinter. Parce qu'ils l'ont pris chez eux."

Délivrance, James Dickey - Mortelle randonnée


Soit quatre trentenaires tendance blasée, convaincus par l'un des leurs, Lewis, de partir dans une équipée aventureuse en canoë sous sa houlette. Il s'agit a priori d'un interlude rafraîchissant dans leurs vies, un petit goût de pionnier au coeur de splendides gorges à peine cartographiées, un défi à relever et un moment de camaraderie bienvenu.

"On la joue façon survie post-atomique, hein ?"

Mais en réalité, dès le départ, cette innocente escapade sent le plan foireux à plein nez. Et soudain, le périple bucolique bascule dans le drame et le thriller, installant son lecteur dans un malaise grandissant et un suspense intenable ; on halète en suivant les personnages qui, poursuivis, tentent tant bien que mal ... de sauver leur peau.

Prix Médicis étranger 1970, James Dickey maîtrise de bout en bout son récit, au sein du cadre époustouflant de l'Amérique grandeur nature (merci Gallmeister d'offrir ce regard sur le nature writing, à contre-courant des clichés). Délivrance est littéralement captivant, et son écriture, très cinématographique, vous plongera illico dans cette aventure macabre.

Une chose est sûre : vous ne ferez plus jamais de canoë de la même façon. Si vous avez aimé Délivrance, même esprit, même genre d'ambiance avec Le signal, de Carlson, déjà chroniqué.

"Je me sentais formidablement bien, et la peur était au coeur de cette sensation : la peur et l'anticipation. Aucun moyen de savoir comment ça finirait."

mercredi 22 juillet 2015

Enfants de poussière, Craig Johnson - Entre l'abîme vietnamien et les Bighorn Mountains


Après Little Bird, Le camp des morts, et l'Indien Blanc, Enfants de poussière est le quatrième volet des enquêtes de Walt Longmire, shérif mélancolique et humaniste du comté d'Absaroka, le moins peuplé des Etats-Unis.

"Je pensai au Vietnam, à l'odeur, à la chaleur, et aux morts."

Le cadavre d'une jeune vietnamienne est retrouvé aux alentours de Powder Junction, l'un des coins les plus reculés du comté, par deux frères un peu louches. En explorant la scène de crime, Walt et ses acolytes mettent la main sur un Indien mutique et violent, qui vit en reclus sous un pont routier. Mais le shérif, bien que les preuves soient accablantes, ne croit pas au coupable idéal. D'autant que cette affaire l'ébranle fortement : on a retrouvé, cachée dans la doublure du sac à main de la victime, une photographie des années 60, sur laquelle figure une femme et un jeune officier en service au Vietnam ... qui n'est autre que Walt Longmire lui-même. Le récit alterne dès lors l'enquête menée au jour le jour, et des flash backs de la guerre du Vietnam qui plongent Longmire dans un spleen indéfinissable, alors même que les choses s'arrangent (ou se compliquent, c'est selon) entre Walt et sa sculpturale adjointe, Vic, et qu'il s'investit à fond dans le rétablissement de sa fille.

On retrouve toujours avec le même plaisir le Wyoming de Craig Johnson, peuplé de ses personnages si attachants. L'intrigue policière, toujours prenante, passe néanmoins au second plan, et laisse comme toujours la place à un propos plus profonds - ici sur les stigmates prégnants de ce conflit aux Etats-Unis chez des vétérans confrontés à des niveaux inouïs de violence et littéralement hantés par une mémoire obsédante. Au-delà de la mémoire, le roman explore aussi les thématiques de la filiation (au travers des enfants de poussière, ces rejetons nés de l'union de soldats américains avec des femmes vietnamiennes) et des relations entre les hommes (relations avec les Indiens et les Noirs au sein de l'armée US, relation avec les indicateurs vietnamiens employés par les Français puis les Américains). En bref, du bon, du très bon Johnson.

Attention : si, pour certaines séries policières, l'ordre importe peu, il faut impérativement respecter la chronologie des Craig Johnson pour éviter des spoilers monstrueux (conseil de quelqu'un qui a commencé par le n°2).

Voir aussi, sur des thèmes proches, l'intéressant Retour de Jim Lamar (Lionel Salaün), ou, à propos d'une guerre plus proche, le conflit irakien, l'excellent Yellow Birds (Kevin Powers).

mercredi 17 juin 2015

Le Chinois, Henning Mankell - Improbable enquête sino-suédoise


Il est des auteurs que l'on retrouve avec plaisir, et qui déçoivent parfois un peu (cf. Joyce Carol Oates avec Une troublante identité). C'est le cas avec ce Mankell plutôt sans saveur, à mon goût.

Pourtant, l'intrigue était accrocheuse. Un meurtre de masse - la décimation d'un village entier - est découvert au fin fond de la Suède. L'affaire ébranle le pays, d'autant qu'il y a très peu d'indices, si ce n'est le fait que toutes les victimes sont parentes, ainsi qu'un mystérieux ruban rouge retrouvé sur les lieux du crime. Birgitta Roslin, une juge fatiguée, a perdu ses parents adoptifs dans le massacre. Par hasard, elle retrouve la piste du ruban, qui la conduit en Chine, dans les méandres de la corruption d'Etat, autour d'une affaire qui dépasse largement la simple vengeance.

Alors, pourquoi ça ne marche pas ? Déjà, Birgitta est bien gentille, mais ce n'est pas Wallander ; et la policière en charge de l'enquête, Vivi Sundberg, est totalement antipathique. Ensuite, Mankell veut trop en faire, et, si les thématiques sont passionnantes (le coolie trade, cet esclavage des Chinois enlevés puis vendus ; la transition économique chinoise, envisagée dans toute la brutalité de ses conséquences sociales ; les tensions internes au Parti Communiste Chinois ; l'essor de l'influence chinoise en Afrique - on retrouve bien là le Mankell qui réside à Maputo la moitié de l'année), il n'en demeure pas moins qu'on frise par moments l'ennui (le très long récit de l'épopée du jeune Chinois) voire l'indigestion.

En bref, un Mankell sans conteste original, mais assez mineur. Si vous ne connaissez pas, le mieux est de commencer par des titres classiques, qui ont fait leurs preuves, comme La lionne blanche ou Le retour du professeur de danse.

mercredi 10 juin 2015

Le sillage de l'oubli, Bruce Machart - Des cheveux et des hommes


Gallmeister : toujours le sans-faute. C'est vrai que je peux être insistante, voire lourde, sur le sujet, mais les choix éditoriaux de Gallmeister demeurent épatants, avec une constance assez incroyable dans la qualité. Confirmation, donc, avec la découverte du talentueux Bruce Machart.

Texas, fin du 19e siècle, une région où se croisent les immigrants tchèques et espagnols, une contrée ouverte, encore sauvage et âpre. C'est là qu'un veuf fou de douleur élève - si l'on peut dire, ses quatre fils. Sa vie tourne autour des paris et des courses de chevaux, qui font de lui l'un des propriétaires importants de la région. Jusqu'au jour où débarque un puissant Espagnol, avec ses filles, l'engageant dans un pari inhabituel qui va changer leur vie à tous, en particulier celle du plus jeune des frères, Karel.

C'est de la grande littérature américaine. Les thèmes sont là, simples et puissants : la frontière, l'amour, la haine, la vengeance, la famille, le devoir, la folie, la rédemption. Et un souffle, une puissance, qui évoquent irrésistiblement des monstres comme Steinbeck ou Faulkner. Et quand on songe qu'il s'agit d'un premier roman ! Un auteur clairement à suivre.

Enfin, aussi incroyable que cela puisse paraître, voici une lecture qui contribue à mon inaccessible Objectif lune !

mardi 9 juin 2015

Le mystérieux Mr Kidder, Joyce Carol Oates - le Lolita d'Oates


Katya, 16 ans, éclatante de santé et de beauté, baby-sitter d'un été au service d'une famille plutôt odieuse, rencontre, en ville, l'étrange Mr Kidder, un homme déjà âgé, qui l'aborde d'une façon un peu cavalière. Très souvent, elle le recroise, presque par hasard. Elle comprend rapidement que ces rencontres sont intentionnelles. Bientôt, elle est intriguée. Puis, charmée. Voire, séduite. Et voilà qu'ils se retrouvent, de plus en plus régulièrement, au domicile même de l'inconnu. Mais que lui veut, au juste, le mystérieux Mr Kidder ?

Difficile d'en dire davantage sans dévoiler ce qui fait, précisément, le sel de l'intrigue. Disons que Oates réussit ici une variations des plus originales autour du thème de la Lolita, en parvenant à recréer ce sentiment, omniprésent, de malaise face à une relation dont on n'arrive pas à décider si elle est normale, un peu perverse ... ou totalement malsaine.

Les qualités qui font le succès d'Oates, avec, en premier lieu, une analyse psychologique approfondie dont la magie tient à l'apparente simplicité du style ; une connaissance incroyable fine de l'adolescence ; un charme de conteuse ; la capacité à instiller un trouble profond chez le lecteur. Un roman dérangeant, mais très beau, très émouvant. Bon, à éviter en cas de grosse déprime, quand même. De toutes façons, JCO, c'est rarement hyper gai. Mais c'est bien quand même, hein.

La fille à la valise, Kinky Friedman - Cocktail improbable et drôlissime


Rien à voir avec Claudia Cardinale, mais il n'empêche : cette Fille à la valise-là est une vraie petite gourmandise, délicieuse et légère, un plaisir (presque) pas coupable !

"Vous devez admettre que c'est sidérant. Chaque fois que je rencontre une jolie femme en avion, ça se termine inéluctablement par une atroce idylle façon amours contrariées, invariablement couronnée par une fin tragique."

Mélangez dans un shaker : un détective à la petite semaine, une fille et sa valise (capable de se volatiliser dans un avion), des espions en veux-tu en voilà. Ajoutez une bonne dose d'absurde, et une pincée de course-poursuite échevelée, avec un zeste d'ironie cynique. Agitez bien. Vous obtenez une mixture rafraîchissante et savoureuse.

Entre son style désopilant, ses péripéties invraisemblalbles à la Wilt (ou Tom Robbins, pour rester chez les Américains, avec leur côté un peu plus trashouille) et ses personnages barjos, Kinky Friedman (étrangement projeté dans son personnage principal) séduit. De quoi retenter l'expérience !

Une troublante identité, Rosamond Smith (Joyce Carol Oates) - Un conte fantastique très noir


Petite lecture rapide d'un Joyce Carol Oates sous pseudo (Rosamond Smith), qui risque de me faire mentir sur mon enthouiasme post-Mystères de Winterthurn.

"Tristram, un peu abasourdi, déambulait tout en pensant : Ils me prennent pour quelqu'un d'autre ... et ce quelqu'un d'autre ouvre une voie large et profonde dans le monde." Par suite d'une vague ressemblance, Tristram Heade, vieux garçon sans grande consistance en déplacement à Philadelphie, est confondu avec Angus T. Markham, un dandy doté d'une aura nettement supérieure. Ses dénégations sont sans effet, et la méprise s'installe. Petit à petit séduit par le personnage, Tristram se laisse habiter par le personnage, engageant dès lors un dangereux glissement d'identité.

Le malaise s'accentue lorsqu'une jeune femme superbe, Fleur Grunwald, débarque nuitamment dans sa chambre d'hôtel, et quémande son aide pour échapper à l'emprise d'un mari pervers et violent, Otto Grunwald, que Tristram prend immédiatement la résolution d'éliminer. Mais les choses se compliquent car Fleur souffre elle-même d'un étonnant trouble de la personnalité(avec un double, Zoé, plutôt perturbé), et Otto Grunwald est en revanche délicieusement cordial et amical. Tristram, fou de passion, est dès lors entraîné malgré lui, dans un jeu des plus malsains.

Expérience décidément déroutante que ce conte à la Horla, placé sous le signe de l'étrangeté. La thématique des doubles est séduisante, de même que les personnages, un poil grossiers mais tendant vers un côté "lynchien" (le privé miteux, l'antiquaire arnaqueur remplacé du jour au lendemain par un taxidermiste, le collectionneur d'yeux de verre), de même que l'ambiance poisseuse de cauchemar dans laquelle baigne l'intrigue, plutôt réussie.

Pourtant, il reste comme un malaise, comme un décalage, qui m'empêchent d'adhérer complètement. Si certains aspects rappellent la trilogie gothique de Oates, on est quand même bien loin de l'épaisseur de Bellefleur ou des Mystères de Winterthurn. Sans doute n'est-ce pas l'objectif de Rosamond Smith, qui paraît faire plus dans la légèreté que son brillant alias ... trop, peut-être. Pas totalement convaincant à mes yeux, donc.

mardi 2 juin 2015

Les mystères de Winterthurn, Joyce Carol Oates - Petits contes cruels


"Prêt à l'attaque, tendu jusqu'au bout des ongles, il s'avança tenant haut sa chandelle pour voir toute la pièce et s'imprégner de l'atmosphère - un mélange singulier de poussière, d'humidité, de vieillesse, de splendeur mélancolique, avec une légère odeur de sang."

Cela fait plusieurs années que je voulais poursuivre la trilogie gothique de la prolifique Joyce Carol Oates. Après Bellefleur qui m'avait glacé le sang - certaines scènes restant gravées très précisément dans ma mémoire - me voilà donc avec Les mystères de Winterthurn entre les mains. Et c'est, de loin, le meilleur Oates que j'ai lu depuis longtemps. Car, il faut le dire et le redire : le gothique, cela peut être de la bonne - de la très bonne - littérature (voir les excellents : Maudits, Nous avons toujours vécu au château, Le blanc va aux sorcières, L'indésirable).

Winterthurn est une petite ville américaine moyenne, au tournant du 19e et du 20e siècle, banale au possible. Enfin, à voir. Puisque les évènements mystérieux et/ou sordides s'y multiplient de manière inexplicable, autour de lieux qui paraissent maudits. "La vierge à la roseraie", "le demi-arpent du diable" et "la robe nuptiale tachée de sang" : trois récits en apparence indépendants, mais reliés par le fil rouge Xavier Kilgarvan, justicier idéaliste et exalté, qui enquête à Winterthurn à trois moments distincts de sa vie. Le roman s'ouvre sur une scène des plus curieuses : l'énigmatique et inquiétante Georgina parcourt, de nuit, cinq kilomètres à pied au coeur d'une tempête de neige, pour acheter de toute urgence de la chaux vive pour traiter ses rosiers ...

"Nous sommes à Glen Mawr, pensa-t-elle, non dans une auberge inconnue, Charleton et moi nous n'avons rien à craindre ... mais nous dormirons plus profondément en sachant que la pièce est barricadée de l'intérieur." Au manoir de Glen Mawr vivent trois soeurs, l'aînée, surnommée la Nonne Bleue, une vieille fille aux mœurs étranges élevant de façon odieuse ses deux jeunes demies-soeurs, l'une raisonnable et dévouée, l'autre d'une beauté vénéneuse, à l'ombre d'un père disparu mais omniprésent. Manoir où une cousine en visite, jeune mère, devient folle après que l'on retrouve à ses côtés son nourrisson égorgé dans une chambre close de l'intérieur. Mais le "demi-arpent du diable", une lande aride théâtre macabre de cinq meurtres de jeune fille d'une sauvagerie inouïe, n'est pas en reste. Pas plus que le cauchemardesque Hotel Paradise qui clôt la série des intrigues et boucle la boucle.

Avec une narration follement originale alternant récit et chronique, avec une construction narrative maîtrisée à la virgule près, et un usage affolant de l'italique, sans compter un sens diabolique des détails ! - Joyce Carol Oates distrait autant qu'elle parvient à brosser une satire sociale délicieusement perverse de l'Amérique des petites villes, avec son étroitesse d'esprit, ses mesquineries, ses préjugés de classe et de race,son sens corseté des convenances, son respect et sa confiance bien mal placés. Le tout sans glauque inutile, et avec une finesse assez incroyable. En bref un roman obsédant, qui déménage, difficile à lâcher ; qui peut sembler juxtaposer trois histoires distinctes, mais qui prend sens à la fin, autour de deux personnages : l'énigmatique Perdita et son cousin, sans compter des personnages inoubliables, comme le très ambigu Valentine.

Envoûtant en diable ! (Mais comment peut-elle écrire autant et aussi bien ?). SI vous avez aimé, vous retrouverez des qualités comparables, mais à une époque contemporaine s'appropriant les codes du roman de campus dans Les Revenants de Laura Kasischke, l'un de mes romans préférés.

"Ce n'est que la Mort, murmura-t-il ... la Mort, non la Vie ... Comment la Mort pourrait-elle te blesser, mon garçon ?"